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Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard : premier roman

Raphaël Quenard est l’une des présences les plus singulières du cinéma français de ces dernières années. Révélé lors des César 2024, il s’est imposé par une diction particulière, un phrasé elliptique et une façon d’habiter l’écran qui n’appartient qu’à lui. Avec Clamser à Tataouine, publié chez Flammarion le 14 mai 2025, il passe à l’écrit. Le résultat est à son image : déroutant, parfois brillant, rarement tiède.

Un roman dans le roman

Le dispositif narratif est celui d’une mise en abyme. Un homme sur le point de s’installer chez une octogénaire lui confie l’existence d’un manuscrit en cours, celui d’un tueur. C’est ce manuscrit que le lecteur va suivre. Le narrateur intérieur, anonyme, est un jeune marginal qui a raté sa vie, ou plutôt qui refuse de l’admettre autrement qu’en en chargeant la société. Son plan est simple, et macabre : tuer une femme représentative de chaque classe sociale, de l’aristocrate à la sans-abri. Non par misogynie, dit-il, mais parce qu’il préfère mourir entouré de celles qu’il a toujours préférées. La logique est tordue, la voix est souveraine.

Le style comme raison d’être

Ce qui tient le roman, ce n’est pas l’intrigue. Les six meurtres s’enchaînent de façon épisodique, sans tension dramatique particulière, sans enquête ni retournement jusqu’à un coup de théâtre final que peu verront venir. Ce qui tient le roman, c’est la voix. Quenard écrit comme il parle : avec un mélange d’argot, de constructions syntaxiques inattendues et d’envolées qui frisent le baroque. Certaines phrases font mouche, d’autres sonnent comme une démonstration. On lit parfois avec le sentiment d’assister à une performance.

Le roman est court (192 pages), et il se lit d’une traite. C’est à la fois sa force et sa limite. On avance, on sourit parfois, on grimace souvent, et on referme le livre avec la sensation d’avoir croisé quelque chose d’original sans être tout à fait sûr de ce qu’on en pense. Ce sentiment ambigu est peut-être le plus honnête que ce texte puisse susciter.

La société comme décor, pas comme cible

Le projet affiché est une critique sociale : traverser les classes, en épingler les représentants. Mais Quenard ne fait pas d’analyse. Il brosse, il charge, il exagère. Son narrateur est moins un sociologue qu’un provocateur. La critique reste donc à la surface, ce qui n’est pas nécessairement un reproche dans un roman noir aussi assumé dans sa démarche. On pense, par endroits, à la virulence d’un certain roman picaresque, à la tradition française du mauvais garçon en littérature. La comparaison avec Émile Ajar qu’on lit parfois ici ou là est flatteuse mais prématurée.

Pour qui aime les premiers romans qui ne cherchent pas à plaire, Clamser à Tataouine vaut la lecture. Pour qui attendait un thriller au sens strict, il y a de quoi être déçu. C’est avant tout un exercice de style, réussi dans ses meilleurs moments, un peu complaisant dans ses excès. Un objet littéraire singulier, comme on dit, ce qui n’est déjà pas rien.


Clamser à Tataouine, Raphaël Quenard, Flammarion, mai 2025, 192 pages.

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