Amitiés mortelles de Ben Elton
Je suis tombé sur Amitiés mortelles par accident, en cherchant un polar anglais qui ne ressemble pas à un polar anglais. Ben Elton, c’est d’abord un nom de la comédie britannique — scénariste de Blackadder, auteur de stand-up, habitué des plateaux. Qu’il ait écrit un thriller sur des meurtres rituels dans les collèges londoniens ne s’annonçait pas comme une évidence. C’est pourtant l’une des choses les plus réussies du livre : l’humour noir ne décore pas le récit, il en est le moteur.
Un auteur décapant
Ben Elton est né en 1959 à Londres. Dramaturge, scénariste, romancier et comédien, il s’est construit une réputation outre-Manche grâce à ses séries télévisées et à son sens aigu de la satire sociale. Blackadder et Mr. Bean, auxquels il a contribué, restent des références de l’humour britannique. Son écriture romanesque prolonge cette tradition : elle observe les comportements humains avec une ironie tranchante, sans jamais perdre de vue le fond sérieux qui les sous-tend.
Amitiés mortelles (titre original : Past Mortem) a reçu le Prix Polar international de Cognac 2007. C’est un polar fort, violent, osé et plein d’humour noir, qui ne ressemble à aucun autre dans sa catégorie.
Une série de meurtres à rebours
Londres est en psychose. Une série de meurtres rituels terrifie la ville : chaque victime est retrouvée dans une mise en scène élaborée, attachée à son lit, percée de centaines de petites blessures. Le point commun entre elles ? Dans une vie antérieure, elles ont toutes eu une tendance marquée à brutaliser et humilier leur entourage. Des harceleurs d’école, devenus adultes respectables, rattrapés par un passé qu’ils croyaient enterré.
L’enquête échoit à l’inspecteur Edward Newson, petit, complexé, mal à l’aise avec les femmes, et lui-même victime de quolibets depuis le début de sa scolarité. Le choix de ce personnage n’est pas anodin : Elton place délibérément à la tête de l’enquête quelqu’un qui aurait pu figurer sur la liste des victimes — ou sur celle des suspects. C’est là que le roman devient intéressant, quand le détective et le crime se renvoient la même question : qu’est-ce que le passé scolaire fabrique comme adultes ?
L’école comme chambre d’échos
Le vrai sujet du livre, c’est la violence dans l’enfance et ce qu’elle laisse. Elton n’idéalise pas les victimes — certaines ont été de vraies brutes — et ne dédouane pas non plus les meurtriers. Il décrit plutôt la mécanique implacable par laquelle ce qu’on subit à douze ans peut structurer toute une vie. La thèse est simple mais posée avec conviction : nous ne sommes pas entièrement libres de ce que nous avons été forcés de devenir.
Le roman s’appuie sur un site de retrouvailles en ligne — fictif, mais très ressemblant aux plateformes du genre — pour reconstituer les réseaux de l’école et identifier les proies. Ce ressort narratif ancre le thriller dans une réalité contemporaine et lui donne une dimension de satire sociale que les polars du genre abandonnent souvent.
Un équilibre périlleux, réussi
Elton navigue entre le gore, le sexe explicite, l’humour et l’émotion avec une dextérité qui surprend. Certains passages sont crus au point de dérouter les lecteurs peu préparés — c’est un choix, pas un dérapage. Le roman choisit de montrer la violence pour ce qu’elle est, pas pour en faire de l’atmosphère. C’est parfois inconfortable. C’est souvent efficace.
L’inspecteur Newson, lui, est une construction psychologique soignée. Il s’épaissit au fil des pages, gagne en complexité et en assurance au rythme où l’enquête avance. Elton suggère que l’acte d’enquêter peut lui-même être un processus de réparation — pour Newson comme pour le lecteur.
Un court extrait du livre
La victime était morte comme elle avait vécu.
Amitiés mortelles, polar de Ben Elton
D’une manière cruelle.
Bien plus encore.
Au cours de leur carrière, les enquêteurs avaient rarement croisé meurtre aussi abominable. Un salaud s’était fait massacrer, et le moment le plus affreux de son affreuse existence avait sans doute été sa mort.
« bon débarras, entendait-on marmonner un peu partout dans sa rue. La mort, c’est même trop bon pour se fumier. »
La victime s’appelait Adam Bishop.
Un polar qui joue sur tous les registres sans en rater aucun. Si l’humour noir à l’anglaise ne vous arrête pas, Amitiés mortelles vaut largement la lecture.
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