La Dernière Nuit à Tremore Beach, Mikel Santiago
Il y a des livres qu’on ouvre par curiosité géographique autant que littéraire. Celui-ci m’a attiré d’abord par sa couverture : une maison plantée au bord d’une falaise sous un ciel en train de se déchirer.
Mikel Santiago est basque, mais son premier roman se passe en Irlande, dans le comté de Donegal, à Clenhburran, hameau d’une centaine d’âmes en hiver coincé entre récifs et tourbières. C’est là que s’installe Peter Harper, compositeur de musique connu, fraîchement divorcé et en panne d’inspiration. Il loue une maison isolée sur la plage, se lie avec ses voisins les plus proches, un couple de retraités, Léo et Marie, et attend que la musique revienne. Un soir, en rentrant d’un dîner chez eux, une tempête éclate. Il s’arrête pour dégager une branche tombée sur la route et la foudre le frappe de plein fouet. Il survit. Mais à partir de là, rien n’est plus tout à fait comme avant : migraines chroniques, puis cauchemars sanglants qui reviennent chaque nuit avec une précision croissante, mettant en scène ses voisins, ses amis, et bientôt ses deux enfants qu’il attend pour les vacances. Ces visions sont-elles les séquelles d’un choc électrique, les symptômes d’une dépression qui couvait, ou bien le don prémonitoire que sa mère lui aurait transmis ?
Ce qui frappe dès les premières pages, c’est la précision du décor. Santiago a vécu en Irlande et ça se sent : les avertissements de Radio Costa toutes les soixante minutes avant la tempête, les routes étroites entre roches et falaises, la promiscuité inévitable des petites communautés isolées. Le réalisme de l’environnement rend le glissement vers le fantastique d’autant plus efficace. On bascule dans l’irrationnel par degrés, en suivant le raisonnement d’un homme qui cherche lui-même des explications médicales à ce qu’il vit. C’est la bonne méthode : tant que Peter doute, le lecteur doute avec lui.
La construction du roman est classique : ascension lente de la tension, final en accélération. Santiago la maîtrise suffisamment pour que les longueurs du premier tiers soient rattrapées par la montée en puissance du reste. La comparaison avec Stephen King, brandie sur toutes les quatrièmes de couverture comme un sésame commercial, n’est pas totalement fausse mais elle écrase ce que le livre a de propre : une économie de moyens, une narration à la première personne qui reste honnête avec elle-même, et un refus d’en faire trop dans les scènes de cauchemar. Santiago ne joue pas sur le dégoût ou l’horreur ; il joue sur l’ambiguïté.
Quelques réserves tout de même. Le personnage de Judie, nouvelle amie de Peter dont le passé sombre est introduit comme un sous-récit, remplit surtout une fonction de trame secondaire sans vraiment exister par elle-même. Et le dénouement est un peu raté. On a la sensation que l’auteur s’est légèrement laissé déborder par ses propres fils narratifs dans les dernières pages.
Un premier roman solide, ancré dans une Irlande crédible et brumeuse. Pour une lecture d’été, c’est très acceptable..
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