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Typhon de Joseph Conrad

Il y a des livres qu’on prend à la bibliothèque parce que la couverture promet une tempête ou un bateau, et qu’on relit trente ans plus tard en se demandant comment on avait pu passer à côté de ce qu’ils contenaient vraiment. Typhon de Conrad et Quand Dieu ricane de London sont de cette espèce.

Les deux ont en commun d’être entrés dans la littérature sous une mauvaise étiquette. Typhon, traduit par André Gide en 1918, a été longtemps réédité dans la Bibliothèque verte, ce qui a durablement fait passer Conrad pour un auteur de récits maritimes pour adolescents. Quand Dieu ricane a subi le même sort : le London des chiens et des loups était présentable pour la jeunesse, celui des boxeurs ruinés et des marins cyniques l’était moins, et le recueil n’a paru en français dans son intégralité qu’en 2005. On lui préférait Croc-Blanc.

Ce que ces deux textes ont en commun, c’est une même façon de regarder les hommes sous pression : sans indulgence, sans leçon de morale, avec une précision qui ne cherche pas à consoler. Chez Conrad, le capitaine MacWhirr traverse le typhon en mer de Chine avec une obstination qui confine à la bêtise : et c’est exactement cette bêtise têtue qui sauve le navire. Dans l’entrepont, les coffres en bois de camphrier des deux cents coolies à bord se sont fracassés dans la tempête, et leurs économies de sept ans s’éparpillent dans l’obscurité tandis que les hommes se battent pour les récupérer. Ce n’est pas une scène pour enfants. C’est une scène sur ce que la violence des éléments révèle des inégalités humaines. Chez London, Tom King perd son dernier combat de boxe faute d’avoir pu manger un bifteck avant de monter sur le ring. Même économie de moyens, même refus de commenter.

Les deux méritent d’être relus pour ce qu’ils sont : deux œuvres courtes, denses, écrites par des hommes qui avaient navigué avant d’écrire, et qui savaient que la mer ne fait pas de rhétorique.


Typhon, Joseph Conrad, traduction André Gide, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1918 ; nombreuses éditions de poche disponibles, environ 150 pages. Quand Dieu ricane, Jack London, traduction Louis Postif revue par Frédéric Klein, Phébus/Libretto, 2005, 190 pages.

Pour entrer plus avant dans London, notre critique de Quand Dieu ricane détaille le recueil. Et pour un autre écrivain du froid et des hommes seuls face aux éléments : avec, cette fois, de la tendresse là où Conrad et London n’en ont aucune – notre critique de La vierge froide de Jørn Riel.

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