Il y a une parenté que peu de lecteurs font spontanément : entre Jørn Riel, l’écrivain danois qui a passé seize ans au Groenland à collecter les histoires de trappeurs, paumés et hâbleurs dissimulés derrière leurs bouteilles de schnaps, et Jack London, qui n’a jamais mis les pieds dans le Grand Nord groenlandais mais en a remonté l’esprit depuis le Klondike. Les deux hommes partagent la même conviction que la réalité fait mieux que la fiction, et que le plus court chemin vers la vérité est souvent le plus brutal.
Quand Dieu ricane (J’adore tellement ce titre…), est le London qu’on ne lit pas d’abord. When God Laughs and Other Stories, publié en 1911, n’a paru en français dans son intégralité qu’en 2005, dans la traduction de Louis Postif revue par Frédéric Klein, chez Phébus/Libretto. La raison de ce retard dit beaucoup sur ce que le livre contient : jugé trop cruel à l’époque où l’on rêvait de faire du terrible Jack un écrivain pour la jeunesse, le recueil avait été tronqué, censuré, dispersé. On lui préférait les chiens et les loups. Il faut un siècle pour lire London tel qu’il s’est écrit.
Douze nouvelles publiées dans des revues entre 1900 et 1910, toutes construites sur la même mécanique que les racontars de Riel : un personnage nourrit une certitude, et le monde se charge de la défaire avec indifférence. Le couple qui croit échapper à la fois au désir et à la satiété, le Chinois qui professe une confiance aveugle dans la loi, le vieux boxeur trop sûr de sa technique ont tous oublié que la grande vertu des dieux qui tout gouvernent est l’ironie. Là où Riel traite cette ironie avec une chaleur burlesque, London la sert froide. La nouvelle la plus implacable reste « Un bon bifteck » : Tom King, vieux boxeur sur le retour, perd son combat faute d’avoir pu manger avant de monter sur le ring. Pas de leçon, pas de consolation. Juste la mécanique d’un shilling de moins.
Ce dépouillement est ce qui rapproche le plus les deux auteurs. Selon Riel lui-même, un racontar, c’est une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge, à moins que ce ne soit l’inverse. London aurait pu signer cette définition. Quand Dieu ricane est un recueil de racontars américains : courts, justes, sans pitié.
Si vous ne connaissiez London qu’à travers L’Appel de la forêt, vous y rencontrerez un écrivain plus sombre et plus intéressant encore.
Quand Dieu ricane, Jack London, traduction Louis Postif revue par Frédéric Klein, Phébus/Libretto, octobre 2005, 190 pages.
Pour continuer sur le territoire des nouvelles du Grand Nord, notre critique de La vierge froide de Jørn Riel.



