La succession, Jean-Paul Dubois
Hériter sans consentir
Il y a des livres qu’on ouvre parce qu’on a une question à régler. La succession est de ceux-là. Jean-Paul Dubois publie ce roman en 2016, dans la continuité d’une œuvre qui ausculte ses personnages avec la patience d’un médecin de famille. Le livre reçoit le prix Femina cette année-là, ce qui lui vaut une attention méritée sans vraiment le transformer en phénomène.
Paul Katrakilis vit à Miami depuis quelques années. Il est pelotari professionnel — joueur de cesta punta — et mène une existence qui ressemble au bonheur sans tout à fait y ressembler. Quand le consulat de France l’appelle pour lui annoncer la mort de son père, il doit rentrer vider la demeure familiale et affronter ce qu’il avait tenté de laisser derrière lui. Car les Katrakilis ne sont pas une famille ordinaire : le grand-père Spyridon, médecin de Staline, a fui l’URSS avec dans ses bagages une lamelle du cerveau du dictateur ; le père Adrian, étrange et apparemment insensible ; la mère Anna, qui a vécu comme mari et femme avec son propre frère. Une dynastie qui semble, d’une manière ou d’une autre, vouée passionnément à sa propre extinction. C’est dans la demeure familiale que Paul tombe sur deux carnets noirs tenus secrètement par son père, et comprend enfin quel sens donner à son héritage.
Dubois construit son récit entre deux espaces qui dialoguent sans jamais vraiment se rejoindre : Miami, où Paul mène une vie suspendue sur Hialeah Drive, cette avenue sans grâce où il ne se passe rien de particulier, et la France, où le passé l’attend. C’est dans le premier espace que le roman trouve son souffle. Miami chez Dubois n’est pas la ville des séries télévisées. C’est une ville plate, chaude en décembre, peuplée de figures en dérive.
La phrase qui m’a arrêté se trouve page 18. Paul évoque son voilier, le Señor Cansado — « Monsieur Paresseux » en espagnol — qu’il décrit avec une précision d’inventaire : une coque à clin, une cabine minimaliste, une ligne d’arbre qui promenait à six nœuds. Ce bateau n’a rien d’héroïque. Il va lentement, il abrite juste ce qu’il faut. C’est exactement le roman : une embarcation modeste qui avance sans forcer, et qui transporte quelque chose de lourd.
Ce qui distingue Dubois des romanciers du deuil ordinaire, c’est qu’il ne psychologise pas. Il observe. Son style journalistique, fait de détails concrets et d’un refus de l’emphase, produit une pudeur narrative qui convient parfaitement au sujet. On ne pleure pas en lisant La succession. On reste silencieux, ce qui est différent et souvent plus juste.
Le roman pose en creux une question sur la transmission, sur ce qu’on reçoit sans l’avoir demandé et sur la liberté qu’il faut conquérir pour ne pas rejouer le même scénario.
La succession s’inscrit dans une œuvre cohérente qu’il vaut la peine de parcourir dans l’ordre ou dans le désordre. Ceux que la figure du père en retrait intéresse retrouveront une variation similaire dans Le cas Sneijder, où un homme reconstruit une existence minimaliste après un deuil impossible. L’Amérique comme espace de fuite ou de révélation est un motif récurrent chez Dubois — L’Amérique m’inquiète en donne la version journalistique, plus sèche et peut-être plus efficace encore. Pour qui veut l’auteur dans sa veine la plus drôle et la plus ancrée dans le quotidien français, Vous plaisantez, monsieur Tanner reste la porte d’entrée idéale. Et si La succession laisse sur sa faim — ce qui est peu probable —, Les accommodements raisonnables propose le même dispositif du narrateur en exil intérieur, avec Hollywood en toile de fond et un humour pince-sans-rire intact.
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