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L’Amérique m’inquiète et autres récits, Jean-Paul Dubois

On vient de lire Vous plaisantez, monsieur Tanner et on croit avoir fait le tour du Dubois journaliste : l’ironie, les portraits d’une France ordinaire, le chantier comme métaphore. Puis on ouvre L’Amérique m’inquiète et on comprend que la France n’était qu’un terrain d’entraînement.

Le livre rassemble une centaine de chroniques publiées dans le Nouvel Observateur entre 1990 et 1996, années pendant lesquelles Dubois a sillonné les États-Unis pour regarder passer la vie dans les commissariats, les prisons, les hôpitaux, les tribunaux et les bars. La réédition augmentée de 2017, dans laquelle Dubois ajoute une préface inédite tombe au bon moment : cette Amérique des années 1990, il l’avait traversée en comprenant, sans le savoir encore, qu’il se trouvait « en son centre, ce cœur brutal et aveugle qui déjà battait en silence pour celui qui allait advenir bien des années plus tard. »

La méthode est toujours la même que dans Tanner : un lieu, un personnage, une situation, et Dubois qui observe sans commenter. Mais la matière est d’une autre nature. Parmi les portraits qui hantent le livre, il y a celui des malades du sida en phase terminale qui vendent leur assurance vie à des traders spécialisés, des investisseurs qui rachètent les polices à vil prix et encaissent le capital au décès, en pariant littéralement sur la date de mort de l’assuré. Dubois décrit la mécanique avec une précision chirurgicale et aucun jugement. Ce n’est pas de la provocation : c’est bien pire, c’est de la réalité américaine dans toute sa logique implacable.

C’est là que Dubois distance définitivement tout autre auteur d’humour social français. L’humour noir ici n’est pas un procédé : c’est la seule réponse raisonnable à ce qu’il voit. Et le livre, écrit il y a trente ans, n’a pas pris une ride.

À lire maintenant, alors que cette Amérique-là est revenue au premier plan.


L’Amérique m’inquiète et autres récits, Jean-Paul Dubois, Éditions de l’Olivier, 1996 ; réédition augmentée Points, 2017, 678 pages.

Ce livre forme un diptyque naturel avec Vous plaisantez, monsieur Tanner : le même regard, la même ironie, mais une matière d’une tout autre gravité. Les deux se lisent dans n’importe quel ordre, et chacun donne envie de relire l’autre.

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