Que pensent les Russes ? Elsa Vidal
Après La Fascination russe, paru en 2024, où elle questionnait l’image que les élites françaises se sont longtemps faite du pouvoir russe, la journaliste change de focale. Elle ne regarde plus la Russie depuis Paris, mais depuis l’intérieur. Ancienne rédactrice en chef de la rédaction en langue russe de RFI et chroniqueuse internationale sur BFM, elle publie ici un essai court (154 pages) qui pose une question en apparence simple : que pensent vraiment les Russes ?
Le point de départ est la guerre en Ukraine, qui a redonné l’illusion d’une Russie parlant d’une seule voix. Vidal s’emploie à faire voler en éclats cette unité factice, en montrant que les formes de mobilisation de la société russe divergent fondamentalement de celles qu’on observe dans une démocratie. Pour cela, elle s’appuie sur plusieurs prismes : la distinction sémantique entre « russe » au sens culturel et « russien » au sens politique, qui rappelle que la Russie est un État multinational et non une nation homogène. Et surtout la géographie sociale, à travers le concept des « quatre Russies » de la chercheuse Natalia Zubarevich : des métropoles prospères aux régions rurales entièrement dépendantes des subsides fédéraux, ces dernières étant les plus ferventes partisanes du Kremlin : par nécessité économique autant que par conviction.
L’essai éclaire aussi la manière dont le Kremlin utilise les sondages d’opinion (près de 450 par an) non comme outil démocratique, mais comme instrument d’ingénierie sociale pour tester les limites de ce que la population est prête à accepter. C’est l’un des passages les plus redoutables du livre : l’opinion publique n’y est pas consultée, elle est calibrée.
L’absence de manifestations massives ou de contestation visible ne signifie pas un soutien total. Elle reflète les contraintes politiques, les risques encourus, et les formes spécifiques que prennent les attitudes critiques dans ce contexte. Vidal résiste ici à la tentation du manichéisme : ni peuple complice, ni peuple héroïque, mais une société qui s’adapte à une contrainte permanente.
Le livre a ses limites, et il faut les nommer. En 154 pages, le format contraint : certaines régions, dont les dynamiques auraient pourtant illustré avec force la thèse de la diversité russe, sont absentes. Kaliningrad : enclave russe coincée entre la Pologne et la Lituanie, plus proche de Berlin que de Moscou, exposée depuis trente ans à une Europe démocratique par-dessus la haie. Le livre n’y va pas, peut être par manque de données. Dommage ça m’aurait interressé.
Sur la forme, l’essai est lisible et bien documenté, fondé sur des entretiens avec des spécialistes et des témoins en Russie et à l’étranger. Le ton est journalistique. Il se lit vite .
Pour qui veut construire une lecture cohérente sur le sujet, ce livre complète ou sera complété par Les Aveugles de Sylvie Kauffmann, sur les angles morts des capitales européennes face à Moscou, La Fascination russe pour comprendre le versant français de cette relation, et Moscou Parano de Paul Gogo pour le regard de terrain depuis la ville elle-même.
Que pensent les Russes ?, Elsa Vidal, Gallimard, collection « En attendant le réel », février 2026, 154 pages.
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