Loin de chez moi, de Maryse Burgot : chronique d’un livre sur le grand reportage
le grand reportage vu de l’intérieur
Je suis les reportages de Maryse Burgot depuis longtemps, ceux tournés en Ukraine comme ceux envoyés depuis Washington à l’époque où elle y était correspondante. J’avais un peu perdu le fil d’un épisode plus ancien de sa carrière, sa prise d’otage sur l’île de Jolo, aux Philippines. Son livre, Loin de chez moi, grand reporter et fille de paysans, paru chez Fayard en octobre 2024, remet chaque pièce à sa place et raconte, en creux, tout ce que le métier de grand reporter ne montre jamais à l’écran.
Maryse Burgot est journaliste à France Télévisions depuis les années 1990. Fille d’agriculteurs bretons originaire de Bazouges-la-Pérouse, elle a reçu le prix Bayeux des correspondants de guerre en 1999, avant de devenir correspondante à Londres puis à Washington. Le livre revient sur plus de trente-cinq ans de reportages : les Balkans, l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, le conflit israélo-palestinien, et bien sûr l’Ukraine, où elle se trouvait à Kharkiv dès les premiers jours de l’invasion russe de février 2022. Le récit n’est pas construit de façon strictement chronologique : chaque chapitre s’organise plutôt autour d’un événement ou d’un terrain, ce qui permet de traverser sa carrière par grands blocs plutôt que par dates.
Le sujet du livre n’est pas seulement géopolitique. Maryse Burgot y raconte comment elle a construit ce métier depuis un milieu qui n’y prédisposait pas, et comment elle a tenu, reportage après reportage, deux vies qui se contredisent en apparence : celle de mère de deux fils et celle de reporter envoyée sur les zones de guerre, gilet pare-balles et casque à l’appui. Le livre revient aussi sur l’épisode de Jolo, où elle a été retenue en otage pendant sept semaines, un épisode qu’elle dit avoir longtemps voulu effacer et qu’elle affronte ici directement.
C’est cette tension entre les deux vies qui fait la matière la plus forte du livre, davantage que le simple récit des terrains couverts. Une scène, dès les premières pages, la résume mieux qu’un long développement : sur une route du Donbass, la voiture vient d’essuyer un tir d’obus, et au moment où l’équipe roule encore pour échapper à une nouvelle attaque, le téléphone sonne dans la poche du gilet pare-balles. C’est un de ses fils, qui a besoin d’une explication sur la cuisson du riz. Elle répond, à voix basse pour ne pas passer pour folle aux yeux de son équipe. Cette image dit à elle seule ce que le livre développe sur plus de trois cents pages : le grand reportage n’efface jamais la vie qui continue ailleurs, elle s’y superpose, parfois de façon absurde.
Le style est direct, sans effet, porté par une volonté affichée de rester du côté des faits plutôt que du commentaire, y compris quand le sujet est éprouvant. C’est aussi ce qui peut donner au livre, par endroits, un ton un peu retenu là où on attendrait davantage d’introspection, notamment sur la façon dont elle a vécu Jolo au moment des faits plutôt qu’après coup. Mais cette retenue correspond à ce qu’elle décrit de son métier : rapporter, montrer, laisser au spectateur le soin de juger, et se raconter elle-même sans jamais tout à fait se mettre en avant.
Ce livre s’adresse à qui suit son travail depuis des années comme à qui découvre le grand reportage de l’intérieur : on y apprend autant sur les coulisses du métier que sur la personne qui l’exerce depuis plus de trente ans.
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