L’Usage du monde de Nicolas Bouvier
Nicolas Bouvier a vingt-quatre ans quand il quitte Genève, l’été 1953, à bord d’une Fiat Topolino, avec Thierry Vernet, un ami d’enfance devenu peintre. Dix ans plus tard, en 1963, il publie L’Usage du monde chez Droz, à Genève, et à ses frais : personne d’autre n’a voulu du manuscrit. Le livre met du temps à trouver son public, mais il finit, au fil des rééditions chez Payot puis La Découverte, par s’imposer comme l’un des textes fondateurs de la littérature de voyage francophone. Je l’ai lu tard, en pensant tomber sur un carnet de route illustré. J’y ai trouvé autre chose.
Le trajet, d’abord : Genève, la Yougoslavie, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, jusqu’au col de Khyber, dix-sept mois de route à deux. Peu d’argent : Vernet vend des toiles, Bouvier écrit des articles pour des journaux suisses, donne des cours de français, des conférences. Mais L’Usage du monde n’est ni un guide ni un récit de performance. Les deux hommes s’arrêtent, longtemps, dans des villes où rien ne presse : Istanbul, Tabriz, Téhéran traversent des hivers immobiles, attendent un visa, une pièce de rechange pour la voiture, une guérison. Le livre avance par paliers plutôt que par accélérations, et le lecteur qui espère du spectaculaire risque d’être déçu : ici, la matière du voyage, ce sont les rencontres cocasses, l’attente, l’ennui parfois, la maladie souvent.
C’est précisément là que Bouvier est le plus fort. Sa phrase avance en cercles concentriques : elle part d’une remarque générale, presque un aphorisme, puis descend, avec un instinct comique très sûr, jusqu’au détail cru qui rend la scène physique. Le passage sur les maladies contractées « sur la rive d’Asie » en est un exemple presque caricatural. Bouvier explique d’abord, sur le ton du constat administratif, que les gargotes du bord du Bosphore garantissent surtout des infections foudroyantes : la tête qui chauffe, un teint qui vire au jaune, puis des vomissements sans fin et la fièvre. Il ne reste alors, écrit-il, que la force de décommander ses rendez-vous du lendemain et de gagner son lit pour une semaine entière, précise-t-il, sans épargner au lecteur la durée du calvaire. C’est là que la phrase bascule : couché, empoisonné, le malade n’a plus qu’à « compter les fleurs du papier » en cherchant dans sa mémoire quel plat lui a valu ce sort. En une ligne, Bouvier passe du tableau clinique général à l’image précise et presque enfantine d’un homme seul face à un papier peint, sans jamais quitter le ton badin.
Ce mouvement du général au particulier, cette ironie qui ne juge personne mais installe une distance, structure tout le livre. Bouvier ne se plaint jamais vraiment ; il constate, avec une élégance presque désinvolte, qu’un mois de fièvre sur les routes d’Anatolie vaut peut-être moins bien qu’une semaine de convalescence en ville, « cela me convenait plutôt », écrit-il, sans qu’on sache s’il plaisante ou s’il pense vraiment ce qu’il dit. Cette hésitation permanente entre le sérieux et la blague est la signature du texte : le voyage y est traité comme une discipline presque monastique, se dépouiller, attendre, encaisser, mais raconté avec une légèreté qui empêche toute solennité.
Le fond suit la forme. L’Usage du monde ne cherche jamais à conquérir un territoire ni à ramener un trophée d’exotisme ; il raconte un lent processus de dépouillement, où l’inconfort matériel, physique, parfois sanitaire, comme le montre ce passage devient la matière même du texte plutôt qu’un obstacle qu’on tairait par pudeur. C’est un livre qui prend son temps pour expliquer qu’il faut prendre son temps, et qui réussit le tour de force de rendre cette lenteur addictive plutôt qu’ennuyeuse. Soixante ans après sa première édition confidentielle, il n’a pas pris une ride.
À lire absolument, pas pour l’itinéraire mais pour la manière dont Bouvier regarde, et raconte, le monde qui lui résiste. Peu de récits de voyage tiennent aussi bien la route six décennies plus tard.
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