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Les aveuglés – Comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie

Sylvie Kauffmann

Née en 1955 à Marseille, Sylvie Kauffmann a construit une carrière de grande reporter qui l’a menée des rédactions aux postes d’observation les plus stratégiques du monde contemporain. Diplômée de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et du Centre de formation des journalistes de Paris, elle débute à l’Agence France-Presse comme correspondante à Londres, en Nouvelle-Calédonie, à Varsovie et à Moscou. Ce passage à Moscou n’est pas anodin : c’est là, en décembre 1986, qu’elle attend sur le quai de la gare de Iaroslav l’arrivée du train ramenant Andreï Sakharov de son exil forcé à Gorki — une scène qui ouvre d’ailleurs le livre et donne le ton de toute l’entreprise.

Recrutée par Le Monde en 1988 comme correspondante pour l’Europe de l’Est, elle couvre ensuite Washington, New York, puis l’Asie du Sud-Est. Elle devient directrice de la rédaction du quotidien en 2011, collabore régulièrement au New York Times et au Financial Times, et tient depuis une chronique hebdomadaire de géopolitique. C’est cette double expérience de terrain et d’analyse qui confère à Les aveuglés son autorité.

De quoi parle le livre

Le 24 février 2022, les chars russes entrent en Ukraine. L’Europe est saisie par l’ampleur de l’offensive, mais aussi par une question lancinante : comment en est-on arrivé là ? Sylvie Kauffmann ne s’intéresse pas à la guerre elle-même, mais à ce qui l’a rendue possible : vingt ans de complaisance, de naïveté et parfois d’arrogance des démocraties occidentales face à un régime dont les intentions n’avaient pourtant rien de dissimulé.

Construite comme une enquête journalistique rigoureuse, nourrie des témoignages de nombreux protagonistes — diplomates, chefs d’État, conseillers, observateurs de l’Est comme de l’Ouest —, l’analyse de Kauffmann identifie plusieurs lignes de faiblesse. L’Allemagne d’abord, qui a sacrifié sa sécurité énergétique à la prospérité immédiate, s’est enfoncée dans la dépendance au gaz sibérien avec le projet Nord Stream 2, et a systématiquement ignoré les avertissements de ses partenaires d’Europe centrale. La France ensuite, dont les élites ont longtemps entretenu une russophilie décalée, et dont les présidents successifs — Sarkozy, Macron — ont poursuivi des stratégies solitaires de rapprochement avec Moscou fondées sur des prémisses irréalistes.

« Les quatre plus grands pays de l’Ouest européen sont tombés dans les filets de Vladimir Poutine, chacun à sa manière, chacun attiré par un appât différent. »

Il y a aussi, dans ce tableau, la désaffection américaineK, le mépris chronique envers les nouvelles démocraties d’Europe centrale qui, elles, avaient compris depuis longtemps la nature du régime poutinien, et la difficulté générale à intégrer qu’un acteur majeur pouvait agir selon une logique de puissance résolument étrangère aux normes libérales.

La force de Les aveuglés tient à sa méthode. Kauffmann ne produit pas un essai de géopolitique théorique : elle reconstitue, scène après scène, les moments où les signaux d’alarme ont été reçus, minimisés ou délibérément écartés. Le livre progresse par séquences chronologiques et thématiques, chacune illustrée par des faits précis et des voix directes. On comprend ainsi comment Angela Merkel — pourtant issue de l’Est, familière de la mécanique soviétique — a pu présider à l’affaiblissement de la Bundeswehr et à l’approfondissement de la dépendance énergétique. La psychologie politique, les contraintes institutionnelles et les intérêts économiques se mêlent sans que l’auteure cède à la facilité du jugement rétrospectif.

Le livre pose aussi la bonne question, celle que Zelensky lui-même formulera : « Pourquoi est-ce possible ? » Non pour accabler, mais pour comprendre ce que vingt ans d’une certaine vision du monde ont produit comme angles morts collectifs. Et, en creux, pour savoir si l’Europe est capable d’en tirer les conséquences durables.

Certains développements sur les années 2000 supposent une familiarité avec les événements qui peut rendre la lecture exigeante pour qui aborde le sujet sans bagage préalable. Ce sont là des limites mineures au regard de l’ambition et de la densité de l’ouvrage.

Pour qui ce livre

Tout lecteur soucieux de comprendre la crise européenne actuelle dans sa profondeur historique trouvera dans Les aveuglés un outil d’une efficacité rare. Le livre ne se lit comme une enquête froide et documentée sur les mécanismes de l’erreur collective. Il complète utilement la lecture d’ouvrages plus narratifs sur la guerre en Ukraine, en fournissant les clés de compréhension de ce qui précède.

Un court extrait

Introduction
Par un matin glacé le 23 décembre 1986, jeune reporter au bureau de l’Agence France-Presse à Moscou, j’ai attendu sur le quai de la gare de Iaroslav, avec mes collègues occidentaux et une nuée d’agents du KGB, l’arrivée d’Andreï Sakharov, physicien et prix Nobel de la paix, de retour de sept ans de relégation à Gorki, ville interdite aux étrangers. Gorbatchev, qu’il ne connaissait pas, l’avait appelé personnellement quelques jours plus tôt pour lui annoncer sa libération.

Cette libération, et cette façon de la communiquer, étaient un signal fort d’ouverture de la part du numéro un soviétique à destination de l’Occident. À la tête du Parti communiste de l’URSS depuis dix-huit mois, Mikhaïl Gorbatchev voulait montrer que sa politique de « perestroïka » (restructuration) et de « glasnost » (transparence) étaient davantage que des slogans creux, qu’il avait réellement l’intention de réformer son régime et de retirer ses troupes d’Afghanistan, qu’elles occupaient depuis 1979. Quoi de plus symbolique que de faire revenir à Moscou le plus célèbre des dissidents, l’académicien Sakharov, banni à Gorki par Brejnev précisément parce qu’il avait critiqué l’intervention soviétique en Afghanistan ?

Plus que le geste de Gorbatchev, c’est l’attitude de Sakharov qui me frappe ce jour-là. Il fait encore nuit noire à 7 heures du matin lorsque le train 37 de Gorki entre en gare, sur un quai enneigé à l’écart. Les voyageurs sont nombreux à descendre, c’est la cohue. « Voiture 22 », me souffle l’un d’eux, qui a tout de suite compris qui nous sommes venus accueillir. Sakharov émerge enfin du wagon, vêtu d’une parka grise et d’une chapka de fourrure. Il a mis une cravate pour l’occasion. Fatigué, amaigri par ses grèves de la faim, il a 65 ans mais en paraît 80. Il s’arrête un instant avant de descendre du train, lance un regard amusé à notre petite meute journalistique internationale. Puis engage la conversation, évoque ses sentiments mêlés de « bonheur, d’émotion et d’inquiétude » tout en essayant de se frayer un chemin vers la sortie avec sa femme, Elena Bonner, enveloppée dans un châle blanc.

Il nous avoue que la foule l’angoisse un peu, parce qu’au cours des sept derniers mois, sa femme et lui n’ont eu personne à qui adresser la parole – hormis Gorbatchev au téléphone il y a une semaine, avec qui la conversation a été très brève. « Il m’a dit : « Bonner et vous pouvez rentrer à Moscou. » Je lui ai dit : « C’est mon épouse. » » Il s’excuse de sa « mauvaise élocution », il n’est « pas doué pour les interviews ». Le message qu’il fait passer dès son arrivée est pourtant très clair : la situation des droits de l’homme « doit changer ». Ses premiers mots sont d’ailleurs un hommage au « combat contre l’injustice » de son ami Anatoli Martchenko, mort en détention deux semaines plus tôt, sans doute d’une grève de la faim. « Lui, on n’a pas pu le sauver. Il faut sauver les autres », ces prisonniers d’opinion au « destin tragique ». Sa libération à lui, c’est bien, mais « c’est très peu par rapport à ce qui devra se passer à l’avenir ». Andreï Sakharov rentre chez lui, il va retrouver son appartement du boulevard Chkalov, il ira à une réunion l’après-midi même à l’Institut de physique de l’Académie des sciences et il n’a pas l’intention de se taire. Après sept ans de silence forcé, il repart au combat, y compris contre l’intervention en Afghanistan. Il a soigneusement évité de remercier celui qui l’a fait libérer, représentant du système qui l’avait enfermé.

Sakharov parvient enfin à la voiture qui l’attend, la vieille Jigouli cabossée de son ami le peintre Boris Birger, petit homme à la barbe blanche.

Les aveuglés, Sylvie Kauffmann
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