La fascination russe d’Elsa Vidal
Elsa Vidal est journaliste et correspondante de Radio France Internationale, longtemps basée à Moscou. La fascination russe, paru chez Tallandier en 2024, est le fruit de trente ans d’observation des relations franco-russes.
Le livre
Vidal pose une question simple et inconfortable : pourquoi les élites françaises, toutes tendances confondues, ont-elles si longtemps regardé Poutine avec indulgence ? Elle retrace les mécanismes de cette fascination, des fantasmes antiaméricanistes aux réseaux d’influence, en passant par les lobbys économiques et les complicités intellectuelles. Le tout depuis une position d’insider : celle d’une correspondante qui a vécu à Moscou au moment où la Russie bascule.
Ce que j’en ai pensé
Ce livre m’a inspiré surtout du dégoût, mais un dégoût utile. La complaisance de l’extrême gauche et de l’extrême droite françaises face à Poutine n’est pas un accident : Vidal en montre patiemment les ressorts, les intérêts et les aveuglement successifs. Le ton est journalistique plutôt qu’académique, ce qui rend la démonstration accessible sans être simpliste.
Pour prolonger la lecture, deux livres font d’excellents compagnons : Les aveugles de Sylvie Kauffmann, qui élargit la focale à l’Allemagne et aux institutions européennes, et Moscou Parano de Paul Gogo, regard de terrain depuis la Russie elle-même.
La fascination russe, Elsa Vidal, Tallandier, 2024.
L’histoire des relations franco-russes
Le livre commence par un aperçu historique des relations entre la France et la Russie. Elsa Vidal retrace les alliances, les conflits et les échanges culturels qui ont marqué ces relations au fil des siècles. Elle met en lumière les moments clés de cette histoire, tels que l’alliance franco-russe de 1894 et les périodes de tension diplomatique.
Les perceptions mutuelles
Elsa Vidal explore également les perceptions mutuelles entre la France et la Russie. Elle examine les stéréotypes et les idées reçues, et comment ces perceptions ont évolué au fil du temps. Elle compare les deux systèmes et met en lumière la soumission derrière les expressions utilisées pour désigner la Russie par les élites françaises.
Ce livre m’inspire surtout du dégoût devant la complaisance et la mollesse de l’extrême gauche et de l’extrême droite (mais pas que, dans les partis plus dignes, le bilan n’est pas glorieux) ; Les alliés objectifs ne manquent pas lorsqu’il s’agit de démanteler l’Europe, de se salir et de servir les mafieux du Kremlin. Allez, ressaisissons-nous !
Un court extrait du livre
C’est dans les locaux de RFI que j’ai terminé la nuit du 24 au 25 février 2022. Interloqués et affligés, nous avions la sensation d’avoir basculé dans un nouveau monde. Un monde où une guerre fratricide, que nous considérions comme impensable, avait lieu. Impensable, oui. Mais pas impossible. « Niet slov ». « Je n’ai pas de mots pour décrire ce qu’il se passe « . Car, depuis le début de la tentative d’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, j’ai l’impression de vivre – ou plutôt je vis – dans une dystopie. Un monde parallèle où la réalité surpasse définitivement la fiction.
Elsa VIDAL : La fascination russe : politique française : trente ans de complaisance vis-à-vis de la Russie
Avec cette guerre, trente ans d’inclusion progressive de la Russie dans la communauté internationale volent en éclats. Après que l’on a envisagé son entrée dans l’UE, après l’avoir associée à l’Otan… Trente ans de ma vie aussi, liés à la Russie.
L’attrait pour l’URSS, les premiers séjours. La participation à la reprise des échanges universitaires entre la France et la Russie, les années 1990 de misère et du « capitalisme sauvage ». Je portais à l’époque un tee-shirt arborant un slogan qui reflétait bien l’expérience
que nous vivions tous: « Bienvenue dans un combat sans règle ». Quand j’enseignais à l’université en sciences sociales de Moscou, et que je faisais la queue les pieds dans la boue derrière un container pour faire les courses, dans ce qui tenait lieu de marché, j’étais souvent prise à partie. Parfois gentiment, parfois violemment. « Mademoiselle, pourquoi êtes-vous venue ici? Nous aimerions tous partir si nous le pouvions, » Ou « Hé, toi! Pourquoi tu es là, qu’est-ce que tu regardes ? » Mes réponses, convaincues mais candides, sur la solidarité internationale devaient sonner comme un délire incompréhensible. Mes étudiants ne voulaient pas parler de politique. De tout, oui, mais pas de politique. Pendant deux mois, ils n’ont pas décroché un mot. N’ont pas répondu à mes questions. Tant leur défiance était profonde vis-à-vis des discours politiques. Tous les hommes politiques leur avaient fait d’admirables pro- messes et toutes avaient été trahies.
Je comprends que cette Russie n’existe plus et que je suis passée que nous sommes passés – dramatiquement à côté de tous les signaux qui ont pavé le chemin vers cette guerre. Comment avons-nous si brillamment et si tristement échoué ? Et pourquoi continue-t-on si souvent en France à être, un peu par défaut, pro-russe ? C’est surtout cela que je ne m’explique pas.
Mais plus notre aveuglement perdure, plus j’ai besoin de le comprendre. Comment pouvons-nous ne pas réagir aux crimes de guerre de Boutcha et d’Irpine, ou aux discours explicites des dirigeants russes ?
L’idée de ce livre s’est imposée alors que j’essayais de retracer les origines des positions pro-russes
auxquelles je suis encore confrontée quotidiennement dans les situations les plus diverses. Elles se retrouvent dans tous les milieux, toutes les professions, tous les horizons politiques.
Si ces positions ne sont pas sans rapport avec ce qu’est la Russie et ce qu’est devenu le régime de Vladimir Poutine, elles ont beaucoup à voir avec les États-Unis d’abord, et avec la France ensuite. « Regardez ce que les États-Unis ont fait en Irak, ou en Afghanistan ! » me répond-on quand j’exprime une critique de l’agression russe. Comme si les crimes des uns excusaient ceux des autres. « Les États-Unis veulent nous coloniser », me dit-on encore très souvent.
Ces déclarations n’ont que très peu à voir avec la Russie et assez peu avec la France. Elles se fondent sur nos représentations du monde et de notre rôle dans celui-ci. Je n’ai trouvé aucun livre sur ce sujet. Alors je m’y suis attelée. Pour comprendre.
Cette habitude chez moi vient de loin. C’est pour comprendre le point de vue soviétique sur le monde, que j’ai décidé, enfant, d’apprendre le russe et que mes parents m’ont envoyée en URSS quand j’étais encore une adolescente qui écoutait la chanson de Sting, Russians, sortie en 1985 en pleine perestroïka.
Ce premier séjour m’a inoculé un virus celui de m’immerger dans les sociétés qui m’intéressent. D’apprendre leur langue, de les étudier, d’y vivre et d’essayer d’appliquer mes théories à la vie réelle.
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