Le rapt d’internet de Cory Doctorow
Il y a deux façons d’écrire un essai. La française pose une thèse et la déplie, partie après partie, jusqu’à ce que l’idée tienne debout toute seule. L’américaine pose la thèse dès la première page, presque en slogan, puis la martèle à coups d’exemples, d’anecdotes et de cas jusqu’à ce qu’on cède par épuisement. Le rapt d’internet de Cory Doctorow appartient sans ambiguïté à la seconde école, et c’est par là qu’il m’a perdu.
Le livre est paru chez C&F éditions en février 2025, dans une traduction d’Anne Lemoine. C’est la version française de The Internet Con: How to Seize the Means of Computation, publié en 2023. Doctorow n’est pas un inconnu : journaliste et activiste canadien, auteur de science-fiction, ancien du blog Boing Boing, il milite depuis vingt ans pour les libertés numériques et contre les verrous du droit d’auteur. Le sous-titre annonce la couleur, « manuel de déconstruction des Big Tech, ou comment récupérer les moyens de production numérique ». J’ai ouvert le livre comme on ouvre un mode d’emploi. Je l’ai refermé sans avoir trouvé la notice.
Le propos, lui, est limpide et radical. Doctorow prévient d’emblée qu’il écrit pour celles et ceux qui veulent détruire les Big Tech, pas les réformer : pour lui, elles sont irréformables. Sa cible n’est pas la technologie, mais l’usage qu’en font les grandes plateformes et le petit nombre à qui cet usage profite. Le diagnostic central tient à une mécanique d’enfermement : les plateformes nous maintiennent captifs dans leurs jardins clos en rendant la sortie coûteuse. Quitter un service, c’est perdre ses contacts, son historique, ses années de présence. On reste donc, à contrecœur. Face à cela, l’auteur propose deux leviers : renforcer les lois antitrust et imposer l’interopérabilité, cette possibilité de passer d’un service à un autre sans tout abandonner derrière soi. L’interopérabilité, dit-il, est la hantise des monopoles, car elle les forcerait à mériter de nouveau leurs usagers.
Sur le papier, tout cela se défend. À la lecture, l’accumulation devient pénible. Prenez la grille que Doctorow dresse au chapitre sur les coûts de sortie : deux axes, les « maniaques du contrôle » d’un côté, les « maniaques de la surveillance » de l’autre, et l’on fait défiler les géants pour les ranger dans leur case. Google espionne sans trop contrôler, Apple contrôle sans trop espionner, Facebook cumule les deux et trône en haut à droite, « le pire de tous les mondes possibles ». Là, l’auteur vise juste : si Facebook vous traite mal, écrit-il, c’est parce qu’il traite tout le monde mal. La grille, elle, n’a pas tort non plus, mais elle ne démontre rien : elle range. Et quand l’auteur s’amuse à dire qu’il a placé TikTok si haut qu’il a dû l’imprimer sur le rabat de couverture, « vous pouvez vérifier ! », on tient là tout le procédé. La blague tient lieu de preuve, et c’est gentiment fait, mais on a refermé le chapitre sans rien apprendre que la première phrase n’annonçait déjà. Page après page, le texte martèle plus qu’il ne raisonne. À force de vouloir convaincre, il finit par ne plus rien prouver.
Les leviers existent, antitrust et interopérabilité, mais ils restent à l’échelle des politiques publiques et du droit. Le lecteur ordinaire, lui, referme le livre sans savoir quoi faire.
Reste une trouvaille, et elle est de taille : l’emmerdification. Le mot, forgé par Doctorow et depuis passé dans le langage courant des critiques du numérique, décrit la dégradation programmée des plateformes en trois temps. D’abord elles se montrent généreuses avec leurs usagers, le temps de les capturer. Puis elles se retournent vers leurs clients commerciaux, annonceurs et vendeurs, qu’elles choient à leur tour avant de les presser. Enfin elles aspirent toute la valeur pour elles-mêmes, ne laissant à chacun qu’une coquille dégradée. On reconnaît là, sans peine, le fil d’actualité qui se remplit de publicités, la recherche qui ne trouve plus, l’application qui empire à chaque mise à jour. C’est l’idée la plus juste du livre, et elle suffit presque à le justifier.
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