Fusils, microbes et acier de Jared Diamond : critique de l’essai
Fusils, microbes et acier : le sort des sociétés humaines
Pourquoi l’Occident a-t-il dominé le monde ? Dans son essai Fusils, microbes et acier : le sort des sociétés humaines, Jared Diamond propose une réponse à une question historique majeure : pourquoi les sociétés européennes ont-elles dominé le monde au cours des trois derniers siècles, plutôt que les Incas, les Chinois ou d’autres civilisations ? À travers une analyse de l’histoire de l’humanité sur plus de 13 000 ans, Diamond démontre que cette domination n’est pas le fruit d’une supériorité intrinsèque, mais le résultat d’une série de hasards environnementaux et géographiques. Prix Pulitzer 1998, l’ouvrage reste une référence inévitable pour comprendre les fondements de l’histoire mondiale. Il dialogue bien avec Au commencement était, de Graeber et Wengrow, qui remet lui aussi en question les grands récits sur les origines des inégalités humaines.
Les facteurs clés de la domination occidentale
Diamond identifie plusieurs éléments déterminants. La géographie d’abord : l’orientation est-ouest de l’Eurasie a favorisé la diffusion des innovations agricoles et technologiques, contrairement à l’orientation nord-sud des Amériques et de l’Afrique. La disponibilité des ressources ensuite : l’Eurasie disposait d’un plus grand nombre d’espèces animales et végétales domesticables, ce qui a permis une transition plus rapide vers l’agriculture sédentaire. Enfin, la résistance aux maladies : les Européens, exposés à des épidémies depuis des millénaires, avaient développé une immunité relative qui leur a donné un avantage décisif lors de la colonisation des Amériques.
Une remise en cause des théories racistes
L’auteur rejette fermement l’idée selon laquelle les différences de développement entre les sociétés seraient liées à des différences biologiques ou culturelles. Il souligne que les inégalités actuelles sont le résultat de conditions initiales favorables, et non d’une supériorité intellectuelle ou morale. Cette approche pluridisciplinaire, combinant histoire, biologie, géographie et anthropologie, lui permet de montrer comment des facteurs apparemment mineurs ont eu des conséquences majeures sur le destin des civilisations.
Le titre original de l’essai est Guns, Germs, and Steel: The Fates of Human Societies. L’édition de poche Folio Essais est la plus accessible.
Un court extrait du livre
En juillet 1972, je me promenais sur une plage de l’ile tropicale de Nouvelle-Guinée où, en tant que biologiste, j’étudie l’évolution des oiseaux. J’avais déjà eu vent d’un dénommé Yali, homme politique local remarquable, qui faisait alors le tour du district. Par hasard Yali et moi allions ce jour-là clans la même direction. Il me rattrapa et nous marchâmes ensemble une bonne heure, sans cesser de discuter.
De l’inégalité parmi les sociétés, Fusils, microbes et acier : le sort des sociétés humaines, essai de Jared Diamond
Yali rayonnait de charisme et d’énergie. Ses yeux brillaient de manière fascinante. Il parla avec assurance de sa personne, mais il posa aussi quantité de questions pénétrantes et me prêta une oreille attentive. Notre conversation commença par un sujet alors présent à l’esprit de tous les Néo-Guinéens : la rapidité des changements politiques. À l’époque, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, comme on appelle aujourd’hui la nation de Yali, était encore administrée par l’Australie dans le cadre d’un mandat des Nations unies, mais l’indépendance était dans l’air. Yali m’expliqua ses efforts pour préparer la population locale à cette perspective.
Au bout d’un moment, il changea de sujet et se mit à me presser de questions. Yali n’avait jamais quitté la Nouvelle-Guinée et avait arrêté ses études au lycée, mais il était d’une curiosité insatiable. Pour commencer, il voulut savoir en quoi consistait mon travail sur les oiseaux de Nouvelle-Guinée (y compris combien j’étais payé pour le faire). Puis il me demanda comment les ancêtres de son peuple avaient atteint la Nouvelle-Guinée au cours des quelques dizaines de milliers d’années passées et comment les Européens blancs l’avaient colonisée dans les deux cents dernières années.
La conversation demeura amicale, alors même que nous était familière la tension qui régnait entre les deux sociétés que nous représentions, Yali et moi. Il y a deux siècles de cela, tous les Néo-Guinéens vivaient encore « à l’âge de pierre ». Autrement dit, ils employaient encore des outils de pierre semblables à ceux que remplacèrent les outils métalliques en Europe voilà des milliers d’années. Et ils vivaient dans des villages qui n’étaient pas soumis à une autorité politique centrale. Les Blancs étaient arrivés, avaient imposé un gouvernement centralisé et apporté des biens matériels, dont les Néo-Guinéens reconnurent aussitôt la valeur : des haches de métal, des allumettes, des médicaments, mais aussi des vêtements, des boissons sans alcool et des parasols. En Nouvelle-Guinée, on désignait tous ces biens sous le nom cargo.
Nombre de colons blancs ne cachaient pas leur mépris envers les Néo-Guinéens, qu’ils jugeaient » primitifs « . Le moins capable des « maîtres » blancs lui-même – on les appelait encore ainsi en 1972 – jouissait d’un niveau de vie très supérieur à celui des Néo-Guinéens, même à celui des responsables politiques charismatiques comme Yali. Ce dernier n’en avait pas moins pressé de questions quantité de Blancs comme il le faisait avec moi, et j’avais moi-même pressé de questions quantité de Néo-Guinéens. Nous savions parfaitement tous deux que les Néo-Guinéens sont en moyenne au moins aussi dégourdis que les Européens. Il devait avoir tout cela présent à l’esprit lorsque, me jetant un nouveau regard pénétrant de ses yeux brillants, il me posa cette question : « Pourquoi est-ce vous, les Blancs, qui avez mis au point tout ce cargo et l’avez apporté en Nouvelle-Guinée, alors que nous, les Noirs, nous n’avons pas grand-chose à nous ? «
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