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Pourquoi la Grèce de Jacqueline de Romilly : critique

De Jacqueline de Romilly

Jacqueline de Romilly (1913-2010) est l’une des plus grandes hellénistes françaises du XX e siècle. Membre de l’académie française et de l’académie des inscriptions et belles-lettres, elle a consacré toute sa carrière à l’étude de la Grèce antique, de Thucydide à Homère. Professeure au Collège de France, elle s’est battue toute sa vie pour le maintien de l’enseignement du grec ancien à l’école, convaincue que cet héritage est un socle indispensable à la compréhension du monde occidental.

Pourquoi la Grèce ? est une synthèse accessible de ce combat intellectuel. Elle y explique les raisons de l’influence durable de la civilisation grecque sur la culture européenne à travers cinq apports fondamentaux.

Les cinq apports essentiels

La démocratie d’abord, dont la Grèce est le berceau : un système politique qui façonne encore l’organisation sociale et politique du monde occidental. La philosophie ensuite : les Grecs ont été les premiers à interroger le monde et l’homme au-delà des dogmes religieux, à développer un regard critique sur les croyances. L’Odyssée d’Homère est, rappelle de Romilly, le premier texte où un homme défie un dieu. La littérature grecque — poèmes, tragédies, comédies — a servi de modèle aux écrivains de tous les temps. L’art et l’architecture, marqués par une recherche d’harmonie et de perfection, ont influencé l’esthétique européenne pendant des siècles. Enfin la méthode scientifique, dont les Grecs ont posé les fondations en mathématiques, astronomie et médecine.

Jacqueline de Romilly montre comment cet héritage a perduré, et plaide pour qu’il ne soit pas abandonné. Le livre est court, dense, écrit avec une clarté que seule une connaissance profonde du sujet permet. C’est une lecture stimulante pour quiconque s’interroge sur les racines de la pensée occidentale.

Pourquoi la Grèce ?, Jacqueline de Romilly, Éditions de Fallois, 1992. Disponible en poche (Le Livre de Poche).

Un court extrait du livre

Quant à l’aide d’Athéna pour Ulysse, dans l’Odyssée, elle est moins éclatante, mais plus familière: elle introduit, cette fois, de vrais rapports d’amitié entre l’homme et la déesse. Lors de la merveilleuse rencontre d’Ithaque, quand Athéna a pris les traits d’un jeune pâtre et qu’Ulysse ne la reconnaît pas, elle se moque gentiment de lui et de ses ruses, puis elle rappelle qu’elle aime en lui son intelligence; pour cela, elle souhaite l’aider. Et, dès que Poséidon lui en laisse la possibilité, elle l’aide effectivement, avec un dévouement constant. Ses miracles sont tous au service d’un homme, qu’elle a librement choisi pour ce qu’il est.
Ce sont là des cas qu’il ne faut pas oublier – et que l’on ne peut pas oublier. Pourtant ils n’annulent en rien la cruauté des dieux, tout au contraire; car ils en sont le pendant. Les dieux interviennent pour soutenir un homme en ruinant son adversaire, pour soutenir un camp. en brisant ses ennemis. Seul l’arbitrage de Zeus arrête parfois leur zèle et les méfaits que causent. ensemble, leur parti pris et leur toute-puissance.

Les exemples sont nombreux, des tours cruels qu’ils jouent alors pour en venir à leurs fins, stimulant les colères, détournant les traits, cachant soudain leurs protégés, ou poussant un guerrier au combat en usant d’une illusion.

Mais c’est là que le choix d’Homère est peut-être le plus étonnant. Car l’impression donnée n’est pas, n’est jamais, celle d’un écrasement. Les hommes d’Homère gardent, même lorsqu’ils cèdent devant la puissance d’un dieu, une fierté qui leur est propre.

Pourquoi la Grèce, Jacqueline de Romilly
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