Paul Gogo est journaliste freelance, longtemps basé à Moscou après avoir été correspondant en Ukraine. Pendant près de dix ans, il a couvert pour Ouest France, L’Express, Libération et Le Monde les soubresauts d’un pays en train de basculer dans la guerre et l’autoritarisme. En 2022, son travail lui vaut une nomination au prix Albert Londres. C’est le non-renouvellement de son visa qui met un terme à son séjour russe, probablement de façon définitive.
Avant ce livre, il tenait sur Substack une lettre intitulée Lettre de Russie — une newsletter que je lisais avec beaucoup de plaisir. Il y écrivait depuis Moscou avec un mélange rare de rigueur journalistique et de sarcasme, donnant à voir la Russie ordinaire que les dépêches d’agence n’atteignent pas : les petits arrangements avec la propagande, l’humour noir des gens du quotidien, la bureaucratie absurde d’un État paranoïaque. Moscou Parano est, selon ses propres mots, le prolongement direct de cette lettre.
Le livre
Moscou Parano est son second livre, après Opération spéciale paru en 2024 aux mêmes éditions. Il est composé presque entièrement de reportages inédits — ses derniers témoignages de Russie avant un avenir incertain, comme il l’écrit lui-même. Le récit s’étire de Vladivostok à Moscou, à bord d’un Transsibérien qui sent la sueur et la vodka bon marché, et s’arrête sur des portraits saisissants : des agents du FSB en talons hauts, des déserteurs qui mangent des bonbons pour oublier l’inflation, des mondaines francophones convaincues que l’OTAN a inventé l’homosexualité pour détruire l’âme slave.
La comparaison avec Hunter S. Thompson et Las Vegas Parano n’est pas gratuite. Gogo adopte une posture similaire : celle du témoin embarqué, légèrement dépassé par ce qu’il observe, dont l’humour est l’unique défense contre le désespoir ambiant. Mais là où Thompson plongeait dans le délire américain, Gogo se retrouve dans quelque chose de plus lourd — un pays en guerre qui se censure, se surveille et se dénonce.
Un pays qui se dévore lui-même
Ce qui frappe dans ce livre, c’est la texture du quotidien russe sous la guerre. Gogo ne s’intéresse pas aux décisions du Kremlin mais à leur traduction dans les corps et les conversations : les publicités de recrutement militaire placées au-dessus des rubriques nécrologiques sur les sites d’information locaux, les soldats qui doivent fournir leurs propres chaussures, la surveillance qui s’est insinuée jusqu’aux relations sociales les plus banales. La paranoïa du titre n’est pas métaphorique — elle décrit un état d’esprit collectif, diffus, qui imprègne aussi bien les opposants que les pro-Poutine.
Le livre est bref — 195 pages — et se lit d’une traite. Son ton tranche avec la plupart des ouvrages sur la Russie de guerre, souvent plus analytiques ou militants. Là où Les aveugles de Sylvie Kauffmann reconstitue les mécanismes institutionnels de l’aveuglement occidental, et où La fascination russe d’Elsa Vidal cherchait à comprendre depuis Paris pourquoi les élites françaises ont si longtemps fermé les yeux sur Poutine, Gogo apporte la contre-partie : le regard de l’intérieur, au ras du sol. Les trois livres se lisent utilement ensemble. Pour ceux qui avaient suivi la Lettre de Russie, c’est une voix familière dans un format plus abouti. Pour les autres, c’est une porte d’entrée dans la réalité russe (si on peut se permettre de mettre les deux mots ensemble, sans faire rigoler/pleurer tout le monde).
Moscou Parano, Paul Gogo, éditions du Rocher, mars 2026, 195 pages, 18,90 euros.







