Le journal de Polina Jerebtsova : critique du témoignage

Publié le 28 octobre 2013
Couverture du Journal de Polina Jerebtsova, Buchet-Chastel

Polina Jerebtsova est née en 1984 à Grozny d’une mère russe et d’un père tchétchène. Elle commence à tenir son journal à 9 ans, en 1994, au début de la première guerre de Tchétchénie. Ce livre couvre la période 1999-2002, soit les années les plus dures du second conflit. Après la publication en Russie, où le témoignage lui vaut des menaces répétées, elle se réfugie en Finlande en 2013. Le livre est préfacé par Anne Nivat, grande reporter spécialiste de la Russie et de l’espace post-soviétique.

Le livre

Lorsque la seconde guerre éclate en Tchétchénie, en 1999, Polina a 14 ans et a déjà vécu un premier conflit. Elle continue d’écrire, au jour le jour, depuis Grozny. Les entrées de son journal couvrent les bombardements, les deuils, les problèmes d’approvisionnement, la méfiance des voisins à l’égard de sa mère russe dans une ville en guerre. Seules toutes les deux, elles traversent la ville pour trouver de quoi vivre. Polina récupère des éclats d’obus dans la jambe.

Ce qui rend ce journal remarquable, c’est que la guerre n’y efface pas l’adolescence. Polina tombe amoureuse, fait du karaté, écrit des poèmes. Le quotidien le plus ordinaire coexiste avec l’horreur la plus banale. C’est précisément cette coexistence qui donne au témoignage sa force : la guerre vue de l’intérieur d’une vie normale, pas depuis une ligne de front.

Ce que j’en ai pensé

C’est un document, pas un roman. Le style est celui d’une adolescente qui écrit pour elle-même, sans recherche littéraire. Mais c’est justement cette absence d’apprêt qui rend le témoignage crédible et difficile à oublier. On est loin des récits de guerre construits après coup, avec la distance que le temps autorise. Ici, tout est immédiat, incomplet, vivant.

La double appartenance de Polina — russe par sa mère, tchétchène par son père — lui donne une position particulièrement inconfortable et particulièrement juste pour observer ce conflit. Elle n’est ni du côté des uns ni du côté des autres, et le livre en garde la trace : une vision d’une honnêteté rare, sans propagande d’aucune sorte.

Ceux qui s’intéressent à la Russie vue de l’intérieur pourront prolonger avec Moscou Parano de Paul Gogo, regard de terrain sur la Russie en guerre, ou avec La fascination russe d’Elsa Vidal, qui analyse les ressorts de la complaisance française vis-à-vis de Poutine. Pour un autre témoignage sur la vie ordinaire dans l’espace post-soviétique, Les abeilles grises d’Andreï Kourkov reste une référence.

Le journal de Polina Jerebtsova, Polina Jerebtsova, Buchet-Chastel, traduit du russe par Natalie Amargier, préface d’Anne Nivat.

Un extrait

Mardi 20 juin 2000. Notre immeuble détruit, qui tient à peine debout, s’est de nouveau rempli. C’est la deuxième fois que nos voisins reviennent si nombreux. Les réfugiés avaient droit à de la viande !!! Il faut que je fasse mon passeport tant qu’il nous reste un peu d’argent.

Polina Jerebtsova

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