Paru en octobre 2025 aux éditions Albin Michel dans la collection « L’envers du décor », « La Confrontation » marque un tournant dans la carrière littéraire de Clara Dupont-Monod. Après le succès de « S’adapter », doublement récompensé par le prix Femina et le prix Goncourt des lycéens en 2021, l’autrice délaisse temporairement l’intimisme pour offrir un thriller dystopique ancré dans l’actualité contemporaine.
Un huis clos
L’intrigue se déploie autour d’une prise d’otages dans une école maternelle. Émile, négociateur du GIGN, est dépêché sur place pour gérer une situation en apparence banale. Dix-neuf enfants et leur institutrice sont retenus dans une salle de classe par un forcené. La particularité qui transforme cette intervention de routine en événement médiatique tient en quelques mots : le preneur d’otages affirme être Elon Musk.
Ce qui pourrait n’être qu’une farce absurde devient une réflexion sur notre époque. Le milliardaire américain était effectivement attendu en France au moment des faits, et un défi lancé sur les réseaux sociaux a mal tourné à l’échelle mondiale. L’homme est introuvable, connu pour s’isoler plusieurs jours dans un bunker sans prévenir personne. La question devient alors obsédante : et si ce forcené disait la vérité ?
Une joute verbale sans face à face
Clara Dupont-Monod construit son roman comme une confrontation médiévale, un duel oratoire entre deux intelligences qui ne se verront jamais physiquement. Le récit progresse à travers les échanges entre Émile et le preneur d’otages, dans un calme qui contraste avec la violence potentielle de la situation. Pas de scènes d’action spectaculaires, pas de pyrotechnie narrative, mais une tension psychologique qui monte jusqu’au dénouement.
L’autrice utilise ce dispositif pour interroger notre rapport au réel dans un monde où les deepfakes et l’intelligence artificielle brouillent les frontières entre vérité et mensonge. Comment distinguer l’authentique du factice quand la technologie permet de tout falsifier ? Comment accorder du crédit à une identité quand la célébrité supplante toute forme de vérification rationnelle ?
Un miroir tendu à notre société
Au-delà du thriller, « La Confrontation » se révèle être une charge contre les dérives contemporaines. Clara Dupont-Monod cible l’omnipotence des milliardaires de la tech, l’influence des réseaux sociaux sur le débat public, la déshumanisation progressive de nos rapports au monde. Le personnage d’Elon Musk, figure controversée oscillant entre génie visionnaire et mégalomane, sert de catalyseur à ces interrogations.
L’autrice questionne également notre capacité à penser de manière critique face à l’intelligence artificielle. Si nous déléguons notre mémoire, notre argumentation et notre réflexion aux machines, que reste-t-il du génie humain ? Comment les générations baignant dès l’enfance dans cette ère numérique pourront-elles développer leur esprit critique et leur capacité de rébellion ?
Une farce triste
Clara Dupont-Monod qualifie elle-même son texte de « farce » dans la postface du roman. Une farce sombre, tragi-comique, qui rappelle la sacralité du verbe et la puissance de la parole face à la toute-puissance des écrans. Le roman se lit d’une traite, porté par une écriture incisive et un rythme soutenu. Les 167 pages se parcourent rapidement, laissant au lecteur un malaise persistant une fois la dernière page tournée.
Ce qui frappe, c’est la pertinence du propos. Publié à l’automne 2025, « La Confrontation » fait écho aux événements récents qui ont secoué la sphère médiatique et politique américaine. L’allusion au « salut nazi » d’Elon Musk, évoquée à deux reprises dans le roman, ancre définitivement le récit dans l’actualité immédiate.
Clara Dupont-Monod, une plume reconnue
Née le 7 octobre 1973 à Paris, Clara Dupont-Monod est une figure établie de la littérature française contemporaine. Issue d’une famille protestante du pays de Gex, descendante du médecin naturaliste Théodore Monod, elle a construit une double carrière de journaliste et d’écrivaine.
Après des études de lettres modernes à la Sorbonne, où elle s’est spécialisée en ancien français, Clara Dupont-Monod débute dans le journalisme au magazine Cosmopolitan avant d’intégrer Marianne comme grand reporter. Parallèlement, elle développe une présence radiophonique et télévisuelle, avec des chroniques sur France Inter dans les émissions « Par Jupiter ! » puis « C’est encore nous ! », ainsi que des interventions sur Canal+.
Depuis juillet 2019, elle occupe le poste de directrice littéraire chargée de la non-fiction aux éditions Jean-Claude Lattès, une fonction qui témoigne de sa reconnaissance dans le milieu éditorial.
Une bibliographie cohérente
La carrière littéraire de Clara Dupont-Monod s’articule autour d’une thématique constante : l’exploration de l’altérité sous toutes ses formes. Son premier roman, « Eova Luciole », publié en 1998, mettait déjà en scène une enfant différente, dotée d’ailes dans le dos. Cette obsession pour les figures marginales trouve son origine dans l’histoire familiale de l’autrice, marquée par le décès précoce de son frère handicapé à l’âge de dix ans.
Sa bibliographie compte plusieurs romans remarqués. « La Folie du roi Marc » (2000) réinvente le mythe de Tristan et Yseut du point de vue du mari trompé. « Histoire d’une prostituée » (2003) retrace le quotidien d’une femme que l’autrice a suivie pendant un an. « La Passion selon Juette » (2007), qui obtient le prix Laurent-Bonelli Virgin-Lire, raconte le combat d’une femme du XIIe siècle contre les diktats de l’Église et figure dans les sélections finales des prix Goncourt et Femina.
« Nestor rend les armes » (2011) explore la solitude d’un homme obèse. « Le roi disait que j’étais diable » (2014), récompensé par le prix du magazine Point de vue, revisite la figure d’Aliénor d’Aquitaine. « La Révolte » (2018) entre dans la sélection du prix Goncourt.
Le tournant majeur survient en 2021 avec « S’adapter », roman sur le handicap et la fratrie qui remporte le prix Femina, le prix Goncourt des lycéens et le prix Landerneau des lecteurs. Ce succès confirme Clara Dupont-Monod comme une voix majeure de la littérature française contemporaine.
Un roman d’anticipation
« La Confrontation » s’inscrit dans la lignée des romans d’anticipation sociale qui utilisent la fiction pour éclairer les enjeux du présent. Dans la tradition des dystopies littéraires, Clara Dupont-Monod tire la sonnette d’alarme sur les dangers d’une civilisation qui abdique sa capacité de penser au profit des algorithmes et des influenceurs milliardaires.
Le roman interpelle par sa capacité à transformer un point de départ improbable en réflexion profonde sur l’avenir de l’humanité face aux technologies. Entre thriller psychologique et pamphlet philosophique, « La Confrontation » réussit le pari d’être à la fois divertissant et inquiétant, accessible et exigeant.
Ce court roman se parcourt en quelques heures mais laisse une empreinte durable. Les critiques saluent unanimement la finesse du huis clos, l’intelligence de la construction narrative et la pertinence du propos. « Un roman bref incisif, vibrant et très talentueux », résume la Page des Libraires.
Clara Dupont-Monod confirme avec « La Confrontation » sa capacité à renouveler son écriture tout en conservant une cohérence thématique. Après l’intimisme de « S’adapter », elle signe une fable contemporaine qui résonne avec force dans notre époque troublée.
Post Reddit [Avis lecture] La Confrontation de Clara Dupont-Monod : quand Elon Musk prend des enfants en otage Je viens de terminer le dernier roman de Clara Dupont-Monod. Le pitch : un forcené retient 19 enfants en otage dans une école maternelle et prétend être Elon Musk. Le négociateur du GIGN se retrouve face à une question : et si c’était vraiment lui ? L’autrice transforme ce qui pourrait être une simple farce en réflexion sur notre époque. Pas d’action spectaculaire, juste un duel verbal entre deux intelligences, mais la tension monte. Le roman interroge notre rapport à la vérité à l’heure des deepfakes et de l’IA, la toute-puissance des milliardaires de la tech, l’influence des réseaux sociaux. Clara Dupont-Monod (prix Femina 2021 pour « S’adapter ») signe une dystopie contemporaine, une « farce triste » selon ses propres mots. 167 pages qui se parcourent en quelques heures mais qui laissent des questions dérangeantes : que devient notre capacité à penser quand on délègue tout aux algorithmes ? Comment les générations nées avec l’IA développeront-elles leur esprit critique ? Le roman sort en octobre 2025 chez Albin Michel. Entre thriller psychologique et pamphlet philosophique, c’est le genre de livre qui divise mais qui ne laisse pas indifférent. Quelqu’un d’autre l’a lu ? Vos impressions ?J’ai salué la hiérarchie, les élus, le préfet. Les ministres étaient en route. Bref, tous ceux que j’appelle « les costumés ». Ils avaient la mine grave. La mine qui annonce : « Je veux des résultats vite. » Qui demande : « Intervenez rapidement. » Et aussi : « Soyez aussi bons que le RAID. » Et personne n’a l’air de se souvenir que le RAID appelle un preneur d’otages « l’ennemi ». Nous, nous parlons d’« adversaire ». Je dis ça, je dis rien.
Nous avons attendu que les équipes d’assaut soient prêtes. Puis nous avons empoigné les mallettes d’équipement et sommes entrés silencieusement dans l’école, direction la cantine. Sous ma cagoule, j’ai flairé l’atmosphère typique, une odeur tiède de caoutchouc et de soupe, l’air assourdi par le lino, enveloppé du ronronnement des cuisines. « Lumière », a soufflé le chef. Les dalles du plafond se sont successivement allumées, comme si le ciel pavait un chemin. Sans bruit, nous avons installé le matériel sur la table des instits, de taille normale par rapport aux dizaines de mini-tables et chaises autour de nous.
Je me suis assis.
Une négociation, c’est 50 % de non-verbal, 40 % de paraverbal, 10 % de verbal. Parce que le forcené était retranché dans la classe, qu’il avait baissé les stores prévus pour la sieste, je savais que, dans un premier temps, ma capacité de négociation serait privée du non-verbal. Coupée de moitié. En revanche, la menace restait 100 % entière, surtout si l’adversaire détenait une arme, voire des explosifs.
J’ai rassemblé mes forces, convoqué mes ressources. Je suis négociateur parce que les mots sont mes armes. Mais je débarque en paix. Tout l’exercice se résume à marcher au bord d’un précipice. La recherche de l’équilibre est si pointue que je pourrais me reconvertir en funambule dans un cirque. Il s’agira de susciter la sympathie sans devenir un ami ; de comprendre une logique sans la valider, de l’infléchir sans la condamner. Le forcené devra se sentir compris, mais pas aimé. À moi de générer la confiance. Ai-je précisé que l’espace le long du gouffre était étroit ?
Le coach a déplié les pieds de son tableau Velleda, disposé soigneusement ses gros feutres de couleur. Il veillerait à ne jamais faire entendre sa voix, me glisserait des papiers avec des questions, noterait les réponses sur le tableau, ses impressions, les renseignements, vérifierait mon état de fatigue, me signalerait le temps.
Il m’a tendu un casque et un micro reliés au téléphone. Le coordinateur et le chef se tenaient à l’arrière. J’ai inspiré, levé le menton. Sur le mur, face à moi, une grande affiche montrait un lapin dévorant une banane, avec la phrase : « Tes vrais amis, ce sont les fruits. » J’étais prêt à travailler.
« Elon Musk, donc. »
Il lâche un petit rire. Un rire presque féminin, légèrement flûté.
« Bien. Nous allons partir du principe que vous êtes Elon Musk. Comment vous sentez-vous ?
– Très en forme. Merci. Je reviens du Salon Vivatech, que j’ai trouvé parfait. Programmation et intervenants de qualité, public envoûté, manifestations à l’extérieur contre moi, bref, le meilleur de la France. J’ai été très honoré de pouvoir m’exprimer à la tribune, il s’agit quand même du rendez-vous mondial de la tech.
– Formidable. Dites-moi, si vous aviez voulu tuer ces enfants, vous l’auriez fait. Mais vous les gardez près de vous. Ils serviront donc de monnaie d’échange, arrêtez-moi si je me trompe.
– … »







