Introduction : un classique de la science-fiction… ou de la fantasy ?
Les Chroniques martiennes, recueil de nouvelles publié en 1950 par Ray Bradbury, est souvent classé parmi les œuvres majeures de la science-fiction. Pourtant, l’auteur lui-même rejetait cette étiquette. Dans une interview accordée au Weekly Alibi en 1999, il affirmait : « Je n’écris pas de science-fiction. Fahrenheit 451 est mon seul roman de science-fiction, basé sur la réalité. La science-fiction est une représentation du réel. La fantasy, une représentation de l’irréel. Les Chroniques martiennes ne sont pas de la science-fiction, mais de la fantasy. Cela ne pourrait pas arriver, vous voyez ? ».
Pourtant, ce livre a marqué des générations de lecteurs, y compris ceux qui, comme moi, l’ont découvert dans les années 1990, à une époque où la science avait déjà invalidé bon nombre de ses hypothèses. Mars n’a ni atmosphère respirable, ni canaux, ni villes abandonnées. Pourtant, la magie de Bradbury opère toujours. Pourquoi ?
Ray Bradbury : un auteur entre poésie et anticipation
Une vie dédiée à l’écriture
Ray Bradbury (1920-2012) est un écrivain américain surtout connu pour ses œuvres de fantasy, d’horreur et de science-fiction. Né dans l’Illinois, il grandit dans une famille modeste et développe très tôt une passion pour la lecture et l’écriture. À 12 ans, il commence à écrire des nouvelles, influencé par Edgar Allan Poe, Jules Verne et H.G. Wells. En 1938, il s’installe à Los Angeles, où il vend ses premiers textes à des fanzines avant de percer dans des magazines comme Weird Tales et The Magazine of Fantasy & Science Fiction.
Les Chroniques martiennes est son premier grand succès. Le recueil rassemble des nouvelles écrites entre 1945 et 1950, certaines publiées séparément avant d’être compilées. Bradbury y explore la colonisation de Mars par les Terriens, mais aussi les peurs, les espoirs et les contradictions de l’humanité.
Un style unique : entre lyrisme et critique sociale
Bradbury n’est pas un auteur de hard science-fiction. Il ne s’attarde pas sur les détails technologiques ou scientifiques. Ses fusées décollent sans explication, ses colons respirent sur Mars comme sur Terre, et les Martiens, s’ils existent, sont souvent des reflets déformés des humains. Ce qui l’intéresse, c’est l’âme humaine, ses rêves, ses cauchemars et ses répétitions historiques.
Son style, à la fois poétique et incisif, a influencé des générations d’écrivains. Stephen King le cite comme une inspiration majeure, tout comme Neil Gaiman ou Margaret Atwood. Bradbury lui-même se définissait comme un « conteur » plutôt que comme un auteur de science-fiction.
Synopsis : une conquête de Mars en miroirs brisés
Les Chroniques martiennes est un fix-up, c’est-à-dire un recueil de nouvelles liées entre elles par une trame narrative commune. L’histoire s’étale de 1999 à 2026 (ou 2030 à 2057 dans les éditions révisées après 1997) et raconte la colonisation progressive de Mars par les Terriens.
Une structure chronologique et thématique
Le recueil est organisé en trois grandes phases :
- Les premières expéditions : les Terriens tentent d’atteindre Mars, mais échouent souvent à cause de malentendus culturels ou de la méfiance des Martiens.
- La colonisation : des vagues de colons arrivent, fuyant une Terre en crise (guerres nucléaires, oppression politique).
- L’assimilation : Mars devient une copie de la Terre, avec ses défauts et ses conflits.
Des nouvelles emblématiques
Parmi les textes les plus marquants :
- « Ylla » : une Martienne rêve de l’arrivée des Terriens, pressentant leur invasion.
- « La Nuit d’été » : des enfants martiens jouent à être des Terriens, sans comprendre la menace qu’ils représentent.
- « Il pleut sur Mars » : des colons découvrent une planète qui semble les rejeter.
- « Les Pionniers de mai » : une famille fuit la Terre en guerre pour recommencer à zéro sur Mars.
- « La Dernière Nuit du monde » : une nouvelle terrienne qui explore la peur de l’apocalypse nucléaire.
- « Les Millions d’années » : une famille terrienne, dernière survivante de l’humanité, se demande s’il faut brûler les livres pour laisser leurs enfants tout reconstruire.
Cette dernière nouvelle, « Les Millions d’années », est celle qui m’a le plus marqué. Elle pose une question universelle : faut-il préserver la mémoire de l’humanité, même si elle est porteuse de violence et d’échecs, ou tout effacer pour offrir une page blanche aux générations futures ? Le père, dernier gardien d’une encyclopédie, hésite entre le feu purificateur et la transmission. Ce dilemme résonne bien au-delà de la science-fiction.
Analyse thématique : Mars comme miroir de la Terre
1. Une critique de la colonisation et de l’impérialisme
Bradbury transpose la conquête de l’Ouest américain dans un cadre interplanétaire. Les colons terriens arrivent sur Mars avec leurs préjugés, leur soif de possession et leur mépris pour les cultures locales. Les Martiens, souvent télépathes, sont soit exterminés, soit assimilés. La nouvelle « Usher II » est particulièrement révélatrice : un Terrien reconstruit sur Mars la maison d’Edgar Allan Poe pour se venger des censeurs terriens, montrant comment l’humanité exporte ses obsessions et ses conflits.
2. La peur de la guerre nucléaire
Écrit en pleine Guerre froide, le recueil reflète les angoisses de l’époque. Plusieurs nouvelles évoquent une Terre ravagée par un conflit atomique (« La Dernière Nuit du monde », « Les Pionniers de mai »). Mars devient un refuge, mais aussi un lieu où les Terriens reproduisent leurs erreurs.
3. La religion et le fanatisme
Dans « Le Père Pérégrine », un missionnaire tente de convertir les Martiens, illustrant l’exportation du prosélytisme religieux. Bradbury montre comment les croyances, même bien intentionnées, peuvent devenir des outils de domination.
4. La famille et la transmission
La nouvelle « Les Millions d’années » est emblématique de cette thématique. La famille, cellule de base de la société, est aussi le lieu où se joue l’avenir de l’humanité. Le père doit choisir entre la table rase et la mémoire. Bradbury suggère que l’humanité est condamnée à répéter ses erreurs, mais aussi à transmettre ses savoirs, ses arts et ses espoirs.
Un livre « périmé » scientifiquement, mais intemporel poétiquement
Ce que la science a invalidé
Dès les années 1960, les missions spatiales (Mariner 4, Viking) ont révélé une Mars déserte, sans atmosphère respirable, sans canaux, sans villes abandonnées. Bradbury lui-même a reconnu que son livre était une « fantasy » plutôt qu’une anticipation réaliste. Pourtant, cela n’a pas entamé sa popularité.
Pourquoi ce livre continue de nous toucher
- Une prose poétique : Bradbury écrit comme un poète. Ses descriptions de Mars, même fantaisistes, sont envoûtantes.
- Des thèmes universels : la peur de l’autre, la quête d’un nouveau départ, la transmission, la mémoire.
- Une ironie mordante : Bradbury se moque des travers humains avec tendresse et cynisme.
Éditions et postérité
Les différentes versions
- Édition originale (1950) : The Martian Chronicles, Doubleday.
- Édition française (1954) : Chroniques martiennes, traduit par Henri Robillot, Gallimard (collection 1000 soleils).
- Édition révisée (1997) : Bradbury décale les dates de 2030 à 2057 pour moderniser le récit.
Adaptations
- Bande dessinée : adaptée par Alain Dorémieux et Jean-Claude Claeys (1979).
- Série TV : The Martian Chronicles (1980), avec Rock Hudson.
- Jeu vidéo : The Martian Chronicles (1991), un jeu d’aventure peu connu.
Pourquoi lire Les Chroniques martiennes aujourd’hui ?
1. Pour son style littéraire
Bradbury est un maître de la nouvelle. Chaque texte est une perle d’écriture, à la fois concise et évocatrice.
2. Pour sa réflexion sur l’humanité
Le recueil pose des questions toujours actuelles : comment éviter de reproduire nos erreurs ? Peut-on échapper à notre histoire ?
3. Pour son côté « livre-objet »
Les éditions illustrées (comme celle de la collection 1000 soleils avec une couverture d’Enki Bilal) en font un bel objet pour les collectionneurs.
Conclusion : un classique à relire sans modération
Les Chroniques martiennes est un livre qui résiste au temps. Oui, sa vision de Mars est obsolète. Oui, certains passages ont vieilli (la place des femmes, les stéréotypes raciaux). Mais son cœur — une méditation sur l’humanité, ses rêves et ses cauchemars — reste d’une actualité brûlante.
Si vous ne l’avez pas lu, plongez-vous dans ce recueil. Si vous l’avez lu il y a longtemps, relisez-le : vous y découvrirez sans doute de nouvelles couches de sens.
Et vous, quel est le dilemme qui vous a le plus marqué dans Les Chroniques martiennes ? La question de la mémoire, de la colonisation, ou autre chose ?







