Michèle Barrière est une historienne spécialisée dans l’alimentation et membre du conseil scientifique de Slow Food France, un mouvement international engagé dans la sauvegarde du patrimoine culinaire mondial. Son parcours académique et son expertise en histoire de l’alimentation lui ont permis de publier plusieurs ouvrages mêlant rigueur historique et passion pour la cuisine. Parmi ses livres les plus connus, on trouve « Un dîner en Toscane au temps de la Renaissance », « Les secrets de la table des rois de France », et « La cuisine des monastères ».
« Souper mortel aux étuves », publié en 2009, s’inscrit dans cette veine originale où l’auteure utilise le genre policier pour explorer les mœurs et les pratiques culinaires du Moyen Âge. Ce roman est le fruit d’un travail de recherche approfondi sur les sources historiques, les recettes médiévales et la vie quotidienne à Paris et en Flandre au XIVe siècle. Michèle Barrière y démontre que la gastronomie médiévale, souvent perçue comme rustique ou limitée, était en réalité riche, variée et sophistiquée, influencée par les échanges commerciaux et les traditions régionales.
Contexte historique et géographique
L’intrigue de « Souper mortel aux étuves » se déroule à Paris sous le règne de Charles VI, surnommé « le Bien-Aimé » puis « le Fol » en raison de ses crises de démence. Cette période, marquée par des tensions politiques et sociales, est aussi celle d’un essor culturel et commercial, notamment grâce aux échanges avec des villes comme Bruges, alors l’une des places marchandes les plus dynamiques d’Europe. Les « étuves », établissements combinant bains publics et maisons closes, étaient des lieux de sociabilité ambivalents, à la fois espaces de détente et de marginalité.
L’intrigue policière
Le roman s’ouvre sur la découverte du corps de messire Jehan, un noble parisien, la gorge tranchée dans une étuve mal famée. Sa jeune épouse, Constance, décide de mener sa propre enquête pour élucider les circonstances de sa mort. Pour infiltrer ce milieu fermé, elle se fait engager comme cuisinière dans l’établissement. Elle y croise un cuisinier travaillant également pour Guillaume Taillevent, le célèbre maître queux (cuisinier) du roi Charles VI. Ce dernier, connu pour ses talents culinaires et son livre « Le Viandier », l’un des premiers recueils de recettes médiévales, est une figure historique réelle que Michèle Barrière intègre habilement à son récit.
L’enquête de Constance la conduit à participer à une joute culinaire opposant les cuisiniers de l’étuve, révélant les rivalités professionnelles et les secrets inavouables de ce milieu. Le roman mêle ainsi suspense policier et descriptions savoureuses de plats médiévalaux, offrant une plongée immersive dans l’univers des cuisines et des tables du XIVe siècle.
Une cuisine méconnue et sophistiquée
Contrairement aux idées reçues, la cuisine médiévale était loin d’être monotone ou grossière. Les échanges commerciaux, notamment avec l’Orient et les régions méditerranéennes, permettaient l’importation d’épices (cannelle, gingembre, safran), de fruits secs, de sucre et de vins de qualité. Les recettes de l’époque utilisaient des techniques culinaires élaborées, comme les sauces épaissies au pain, les bouillons parfumés, ou les plats en croûte.
Michèle Barrière, dans « Souper mortel aux étuves », met en lumière cette richesse en intégrant des descriptions précises de repas, de banquets et de techniques de cuisine. Elle souligne également le rôle social de la nourriture : les repas étaient des moments de convivialité, de pouvoir et de distinction sociale. Les plats servis dans les étuves, bien que moins raffinés que ceux des tables royales, reflétaient cette diversité et cette créativité.
Les recettes du roman : un voyage culinaire
L’un des atouts majeurs du livre réside dans les recettes médiévales proposées en annexe. Accessibles aux cuisiniers amateurs, elles permettent de recréer des plats historiques et de découvrir des saveurs oubliées. Parmi elles, la pintade aux noisettes est un exemple emblématique de la fusion entre douceur et épices, typique de la cuisine médiévale.
Recette de la pintade aux noisettes (pour 4 personnes)
Ingrédients :
- 1 pintade
- 25 cl d’huile d’olive
- 100 g d’amandes en poudre
- 25 g de noisettes
- 1 tranche de pain
- 1 gousse d’ail
- Quelques brins de persil
- 1 pincée de cannelle
- Poivre
- 1 cuillère à café de miel
- 1 petit verre de Banyuls (vin doux naturel)
Préparation :
- Découper la pintade en morceaux et les faire revenir dans l’huile d’olive pendant 25 minutes.
- Pendant ce temps, préparer la picada : concasser les noisettes et l’ail, puis les faire griller à sec. Émietter le pain et hacher le persil.
- Mélanger le tout en ajoutant la cannelle, le poivre, le miel et le Banyuls.
- Délayer la poudre d’amandes avec 25 cl d’eau pour obtenir un lait épais, puis filtrer.
- Incorporer ce lait d’amandes au mélange de noisettes et porter doucement à ébullition.
- Napper les morceaux de pintade avec cette sauce et servir immédiatement.
Cette recette illustre l’équilibre entre sucré et salé, caractéristique de la cuisine médiévale, ainsi que l’utilisation d’ingrédients locaux (noix, miel) et exotiques (cannelle, Banyuls).
Un polar historique original
« Souper mortel aux étuves » se distingue par son approche double : celle d’un roman policier captivant et celle d’un documentaire culinaire. Michèle Barrière y démontre que l’histoire peut être racontée de manière vivante et accessible, tout en respectant la rigueur des sources. Le livre s’adresse ainsi :
- Aux amateurs de polars historiques, qui apprécieront l’intrigue bien construite et le portrait d’une époque trouble.
- Aux passionnés d’histoire médiévale, qui y trouveront une reconstitution fidèle des mœurs et des mentalités du XIVe siècle.
- Aux gourmets et cuisiniers en quête de recettes originales et de découvertes gastronomiques.
Une immersion dans le Paris médiéval
Au-delà de l’aspect culinaire, le roman offre une plongée dans le Paris de Charles VI : ses ruelles animées, ses étuves, ses marchands, ses artisans et ses tensions sociales. Michèle Barrière restitue avec talent l’atmosphère d’une ville en pleine mutation, où se côtoient noblesse, bourgeoisie et peuple, dans un contexte marqué par la guerre de Cent Ans et les crises politiques.
Un court extrait du livre
Des bûches crépitaient dans la cheminée, procurant à la petite pièce une bienfaisante chaleur. Il faut dire qu’en cette fin d’après midi du 6 janvier 1393, jour de l’épiphanie, il faisait un temps de chien. Une tempête de neige avait fait rage toute la matinée, transformant les rues de Paris en un bourbier glacé. Cela n’avait refroidi les ardeurs des fêtards qui avaient envahi les rues, masqués et déguisés. Il gelait à pierre fendre et pourtant, on entendait encore les cris et les rires de groupe venus fêter leur roi dans les tavernes voisines de la rue Tirechappe.
Souper mortel aux étuves, de Michèle Barrière
Sur un coffre de bois aux lourdes ferrures gisaient les reliefs d’une galette dorée et de rissoles au fromage qu’un gros chat roux s’empressait de faire disparaître. Habilement, le matou cherchait la farce et délaissait la croûte.
Dans un cuveau de bois, un homme, la gorge tranchée, baignait dans une eau rouge de son sang.







