Par où commencer avec Amélie Nothomb
Amélie Nothomb publie un roman par an depuis 1992, toujours en août, à l’occasion de la rentrée littéraire. Ce rythme ininterrompu (plus de trente titres en trente ans) est l’une des particularités les plus commentées de sa trajectoire. L’autre est son rapport à l’autobiographie : une grande partie de son œuvre est construite sur sa propre vie, ses expériences dans les pays où elle a vécu, ses relations familiales, sans que la frontière entre les faits et leur réécriture soit jamais clairement posée.
Née en 1967 à Kobe, au Japon, de parents belges (son père Patrick Nothomb était diplomate), elle a grandi en parcourant une grande partie du monde avant de s’installer à Paris. Le Japon occupe une place à part dans son œuvre : deux romans lui sont consacrés, les plus célébrés de sa bibliographie.
Pour un lecteur qui ne l’a jamais lue, le choix du premier roman n’est pas indifférent. Ses livres sont inégaux et certains sont plus accessibles que d’autres. Ce guide propose quelques points d’entrée selon les sensibilités.
Le plus universel : Stupeur et tremblements (1999)
C’est le roman qui a donné à Nothomb sa notoriété internationale. Il a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1999. Le titre est emprunté au protocole japonais : en présence de l’Empereur, le sujet doit se prosterner, stupeur et tremblements, le front contre le sol.
Le récit est celui d’une Belge (la narratrice s’appelle Amélie) qui décroche un poste dans une grande entreprise japonaise à Tokyo. En quelques mois, elle est rétrogradée de poste en poste, jusqu’aux fonctions les plus subalternes, en raison d’une série de malentendus culturels dont elle n’a pas les codes. Le roman décrit ce processus avec une précision froide et un humour très noir. Le choc de deux conceptions du travail, de la hiérarchie, de la face et de la honte.
C’est un roman bref, dense, qui se lit en une soirée. Il ne requiert aucune connaissance préalable de l’œuvre. Lire notre chronique.
Le début : Hygiène de l’assassin (1992)
Premier roman de Nothomb, publié alors qu’elle avait vingt-cinq ans. L’histoire : Prétextat Tach, écrivain misanthrope et obèse, apprend qu’il est atteint d’une maladie mortelle. Il accepte de recevoir une série de journalistes avant de mourir. Les entretiens tournent au massacre, jusqu’à ce qu’une jeune femme, Nina, parvienne à le faire parler pour de vrai.
Le roman est entièrement construit en dialogues, vifs et cruels. Le style Nothomb est là d’emblée, dans sa forme la plus pure : les échanges vont à l’os, les personnages se détestent cordialement, le registre oscille entre le comique et l’insupportable. C’est une porte d’entrée idéale pour comprendre ce que Nothomb fait avec le langage. Lire notre chronique.
La veine japonaise : Ni d’Ève ni d’Adam (2007)
Pendant de Stupeur et tremblements, ce roman couvre la même période — l’année 1989 passée au Japon — mais depuis un angle opposé : la vie amoureuse d’Amélie à Tokyo, sa relation avec un jeune Japonais, Rinri, et sa découverte du Japon intime, familial, éloigné du monde de l’entreprise.
Les deux romans sont indépendants et peuvent se lire dans n’importe quel ordre, mais leur mise en regard est intéressante : le même Japon, les mêmes années, deux expériences que tout sépare. Ni d’Ève ni d’Adam est le plus tendre des deux, le moins corrosif. Nothomb y décrit le Mont-Fuji, les rituels japonais, l’apprentissage d’une culture à travers une histoire d’amour.
L’enfance : Métaphysique des tubes (2000) et Biographie de la faim (2004)
Ces deux romans appartiennent à la veine autobiographique de l’œuvre et couvrent les premières années de la vie de Nothomb.
Métaphysique des tubes se passe à Shukugawa (Japon), où son père était en poste, pendant les deux et trois premiers ans de sa vie. Nothomb s’y désigne comme « le tube » — un être végétatif, sans désir ni conscience — jusqu’à l’événement fondateur : la découverte du chocolat blanc. Roman étrange, à mi-chemin entre la philosophie et la fable.
Biographie de la faim est plus ample et couvre l’ensemble de son enfance nomade, de pays en pays. Elle y développe la métaphore de la faim comme moteur existentiel — faim de nourriture, de sensations, de langues, de pays, d’expériences. C’est probablement le roman le plus utile pour comprendre d’où elle vient et ce qui structure les thèmes de toute son œuvre.
Le plus récent primé : Premier sang (2021)
Prix Renaudot 2021. Nothomb y raconte l’histoire de son père, Patrick Nothomb, depuis son enfance en Belgique jusqu’à son mariage, en passant par une expérience de mort imminente pendant la guerre d’indépendance congolaise. C’est un roman familial, plus retenu que d’habitude, qui s’éloigne de la Nothomb habituelle — moins de cruauté, plus de tendresse.
Premier sang est accessible sans aucune connaissance préalable de l’œuvre. Pour les lecteurs qui aiment les romans de famille et d’histoire, c’est peut-être la meilleure entrée. Lire notre chronique.
Quelques repères chronologiques
La bibliographie complète de Nothomb compte plus de trente titres. En voici quelques jalons pour s’y retrouver :
- Hygiène de l’assassin (1992) — premier roman
- Le sabotage amoureux (1993) — l’enfance en Chine, dans une résidence diplomatique isolée
- Les Catilinaires (1995)
- Attentat (1997)
- Mercure (1998)
- Stupeur et tremblements (1999) — Grand Prix du roman de l’Académie française
- Métaphysique des tubes (2000)
- Cosmétique de l’ennemi (2001)
- Biographie de la faim (2004)
- Acide sulfurique (2005)
- Ni d’Ève ni d’Adam (2007)
- Barbe bleue (2012)
- Premier sang (2021) — Prix Renaudot
Par quel angle entrer dans l’œuvre
Selon les sensibilités, plusieurs points d’entrée sont possibles.
Pour une découverte rapide et représentative du style, Hygiène de l’assassin ou Stupeur et tremblements — les deux sont brefs et intenses.
Pour la veine autobiographique dans son ensemble, une lecture dans l’ordre Métaphysique des tubes, Biographie de la faim, puis Stupeur et tremblements et Ni d’Ève ni d’Adam donne une cohérence : on suit la vie de Nothomb de l’enfance jusqu’aux premières années adultes.
Pour entrer par les romans les plus récents, Premier sang (2021) est la proposition la plus accessible et la plus éloignée des excès qui peuvent rebuter certains lecteurs.
Ce qu’on ne trouvera pas chez Nothomb : de la lenteur, de la distance, de l’impassibilité. Ses romans sont courts, brutaux dans le bon sens, obsessionnels. C’est une écriture de l’excès et de l’intensité. On accroche ou non dès les premières pages.
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