Stupeur et tremblements
Stupeur et tremblements est paru en 1999 chez Albin Michel. C’est le septième roman d’Amélie Nothomb, et celui qui a fait d’elle une autrice connue bien au-delà du lectorat habituel des romans belges. La même année, il a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française.
Le titre vient du protocole impérial japonais : en présence de l’Empereur, le sujet doit se prosterner, front contre le sol, dans un état de stupeur et de tremblements. Nothomb s’en empare comme d’une métaphore pour décrire une année entière passée dans une grande entreprise de Tokyo.
Amélie, c’est le prénom de la narratrice a vingt-deux ans et a grandi au Japon. Elle parle la langue, connaît les codes, et pense être prête. Elle signe un contrat d’un an chez Yumimoto et arrive pleine d’enthousiasme. Sa supérieure directe s’appelle Fubuki Mori : jeune Japonaise brillante, précise, et redoutable. La première rétrogradation survient vite. Puis une deuxième. Puis une troisième. Le mécanisme est implacable et absurde : chaque fois qu’Amélie fait preuve d’initiative, chaque fois qu’elle dépasse son rôle assigné, elle est rabaissée d’un échelon. La trajectoire ne s’inverse jamais. Elle se conclut, logiquement, aux toilettes de l’entreprise.
Ce qui est remarquable dans ce roman, c’est qu’il n’est ni un pamphlet anti-japonais ni un récit de victime. Nothomb regarde ce qu’elle décrit avec un mélange de fascination et d’ironie qui empêche tout misérabilisme. Elle comprend la logique du système, sa cohérence interne, sa beauté froide, même en en étant broyée. Elle sait ce qui lui arrive, et elle choisit malgré tout de rester jusqu’au bout de l’année, par entêtement ou par fascination. Les deux, probablement.
La relation avec Fubuki concentre toute la tension du livre. C’est un rapport de pouvoir paradoxal : Fubuki est à la fois celle qui rétrograde Amélie et celle pour qui Amélie nourrit quelque chose qui ressemble à de l’admiration, ou de l’obsession. Ce n’est ni l’amitié ni l’inimitié, c’est une dépendance, un vertige. Nothomb ne simplifie pas le personnage, et c’est ce qui lui donne sa force.
Le roman est drôle, franchement drôle, d’un humour qui tient à la précision du regard et à la rigueur du style. Il est instructif sur les codes du monde du travail japonais, ses rituels, ses silences, ses formes de violence propre. Et il est court : dans les cent cinquante pages, pas une de trop. Une adaptation au cinéma a été réalisée en 2003 par Alain Corneau, avec Sylvie Testud dans le rôle d’Amélie : elle a reçu le César de la meilleure actrice pour ce rôle.
Pour un panorama de l’œuvre et des conseils de lecture, voir notre article Par où commencer avec Amélie Nothomb.
Le meilleur Nothomb, peut-être. En tout cas le plus complet : drôle, cruel, précis, et dépaysant sans exotisme de pacotille.
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