Hygiène de l’assassin
Hygiène de l’assassin est paru en 1992 chez Albin Michel. Amélie Nothomb avait vingt-cinq ans. C’est son premier roman.
Le titre est déjà un programme. Un assassin, et son hygiène : c’est-à-dire la façon dont il entretient son art. Cet assassin s’appelle Prétextat Tach. Il a quatre-vingt-trois ans, une obésité monstrueuse, un prix Nobel de littérature et un cancer des cartilages qui l’emportera dans quelques semaines. La nouvelle de sa mort imminente se répand vite. Ce qui s’ensuit l’intéresse infiniment moins : les journalistes.
Le roman est construit presque entièrement en dialogues. Cinq journalistes se succèdent au chevet du mourant pour recueillir ses dernières paroles, et il les traite avec une constance qui tient du massacre. Son secrétaire les trie, les fait entrer, les regarde ressortir. Tach est misanthrope, misogyne, méprisant, et drôle comme peut l’être quelqu’un qui n’a plus rien à perdre et qui s’en donne à cœur joie. Les quatre premiers journalistes sont des cibles trop faciles : intimidés, prévisibles, incapables de riposter. Tach les broie sans effort visible.
La mécanique change avec Nina, la cinquième et dernière. Elle est jeune, elle a lu Tach, pas dévoré les critiques, et elle ne se laisse pas désarçonner. Entre eux s’installe quelque chose qui ressemble à une joute loyale. Tach la déteste moins que les autres, ce qui, dans sa grammaire, équivaut presque à de l’estime. L’entretien tourne à l’enquête. Nina s’acharne, pose des questions que Tach ne veut pas entendre, et tire de lui quelque chose qu’il gardait soigneusement enfoui.
Ce qui déroutait à la première lecture, et que l’on retrouve intact au souvenir, c’est la vitesse. Nothomb ne s’installe nulle part, ne décrit presque rien, ne ralentit jamais. Tout passe par la parole, par ses jeux de surprise et de domination. Le roman est d’une efficacité qu’on n’attendrait pas d’un premier livre : aucun tâtonnement, aucune hésitation sur le ton. La cruauté est calculée, le comique impeccablement dosé. Les dialogues ont la précision d’une escrime.
Ce n’est pas un roman confortable. Tach est ignoble par principe, et Nothomb ne cherche pas à nous rassurer là-dessus. Le plaisir qu’on prend à le lire est celui qu’on éprouve devant un mauvais sujet irrécupérable : un malaise léger, une jubilation difficile à justifier. La littérature n’est pas toujours là pour nous rendre meilleurs. Nothomb le sait depuis son premier roman.
Depuis, elle a publié plus de trente titres. Elle a affiné, approfondi, varié. Hygiène de l’assassin reste à part : un premier coup de dés qui ne devait pas beaucoup se calculer, et qui pourtant ne rate pas.
Pour un panorama de l’œuvre et des conseils de lecture, voir notre article Par où commencer avec Amélie Nothomb.
Un premier roman qui n’a pas l’air d’en être un — c’est l’insulte la plus sincère qu’on puisse faire à une autrice de vingt-cinq ans.
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