Premier sang
Premier sang est paru en août 2021 chez Albin Michel. Il a reçu le Prix Renaudot quelques mois plus tard. C’est le trentième roman d’Amélie Nothomb.
Le contexte compte, pour une fois. Patrick Nothomb, le père d’Amélie, est mort en mars 2020, pendant le confinement, ce qui a empêché sa fille de le voir une dernière fois et de lui dire au revoir. Premier sang est le roman de ce deuil impossible. Nothomb l’a écrit à la première personne, en se glissant dans la peau de son père : c’est Patrick Nothomb qui parle, qui se souvient, qui raconte. L’autrice disparaît derrière lui.
Le roman couvre sa jeunesse en Belgique, ses études, son entrée dans la carrière diplomatique, et l’épisode qui structure l’ensemble : la crise congolaise de 1964. Patrick Nothomb était alors un jeune diplomate belge au Congo, au moment où les rebelles Simba prenaient des otages à Stanleyville. Il s’est proposé comme négociateur, une confrontation directe avec la violence, la terreur, et la proximité de la mort. C’est là que le roman atteint sa plus grande tension.
Ce qui surprend dans ce livre, c’est la douceur. Nothomb a construit sa réputation sur la cruauté, l’excès, les personnages qui se détestent cordialement. Ici, elle se met au service d’un homme qu’elle aimait, et c’est une Nothomb différente qu’on lit. L’humour noir est là, mais en retrait. Ce qui prend le dessus, c’est la tendresse pour son père, pour la Belgique de son enfance, pour les détails qui font tenir une vie. Le roman a quelque chose d’un objet façonné avec soin, à la différence de certains Nothomb qu’on sent écrits d’une seule traite.
Le dispositif narratif est ambitieux et discutable : parler au nom de son père mort, inventer ses pensées, reconstituer ses souvenirs. Nothomb est la première à en signaler la limite, elle sait qu’elle invente, qu’elle prête une voix, que le roman ne prétend pas être une biographie. C’est un acte littéraire de deuil, pas un document. Certains critiques ont contesté l’appropriation. Mais la sincérité de l’entreprise est difficilement contestable.
Le roman ne sera pas le préféré des lecteurs qui aiment Nothomb pour ses dialogues assassins et ses personnages impossibles. Mais c’est peut-être le livre où elle se montre le plus clairement, sans le bouclier du personnage.
Pour un panorama de l’œuvre et des conseils de lecture, voir notre article Par où commencer avec Amélie Nothomb.
Un livre à part dans la bibliographie : moins fulgurant que Stupeur et tremblements, plus intime que tout le reste, et difficile à lire sans penser à ce que coûte perdre quelqu’un pendant un confinement.
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