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L’Arbre-Monde de Richard Powers : critique du roman

Il y a des romans qu’on referme en ayant l’impression que quelque chose a changé dans la façon de regarder le monde. L’Arbre-Monde est de ceux-là. Depuis que je l’ai lu, je ne passe plus devant un arbre de la même manière.

Richard Powers

Richard Powers est né en 1957 aux États-Unis. Ancien étudiant en physique, il se consacre à l’écriture depuis les années 1980 et a publié une douzaine de romans qui explorent systématiquement les intersections entre science, technologie et humanité. L’Arbre-Monde (The Overstory en anglais) lui a valu le prix Pulitzer de fiction en 2019. Une récompense qui a considérablement élargi son lectorat. Il a depuis publié Sidérations (2021), finaliste du Booker Prize, qui prolonge les mêmes préoccupations écologiques sur un mode plus intime.

Le livre

L’Arbre-Monde suit neuf personnages dont les destins s’entrelacent autour des arbres — une châtaignier centenaire, un séquoia géant, un orme, un figuier. Powers construit son roman comme un arbre lui-même : une première partie, « Racines », présente chaque personnage séparément dans des nouvelles quasi autonomes. Puis le roman se referme progressivement, les histoires s’enchevêtrant dans « Tronc », « Couronne » et « Graines ».

On croise une jeune femme rescapée d’un accident qui lui a fait frôler la mort dans un orme, un ingénieur en informatique obsédé par un châtaignier familial photographié sur des générations, une biologiste qui a passé sa vie à démontrer que les arbres communiquent entre eux, un ancien combattant du Vietnam reconverti dans la protection des séquoias. Ces personnages ne se ressemblent pas. Ce qui les rassemble, c’est une forme d’éveil : le moment où ils commencent à entendre ce que les arbres ont à dire.

Ce que le roman dit des arbres et de nous

Powers s’est documenté avec une rigueur scientifique réelle. Le roman intègre les travaux de la biologiste Suzanne Simard sur les réseaux mycorhiziens (ces fils de champignons qui relient les arbres entre eux sous la terre, leur permettant de s’échanger nutriments et signaux d’alerte). Ce que la science a commencé à démontrer dans les années 1990 est devenu le cœur philosophique du livre : les arbres ne sont pas des objets passifs. Ils ont une vie sociale, une mémoire, une forme d’intelligence distribuée.

Mais Powers ne fait pas de militantisme déguisé en fiction. Il ne distribue pas les bons et les mauvais rôles. Ce qui l’intéresse, c’est la question plus vertigineuse : comment une espèce aussi intelligente que l’être humain peut-elle agir de façon aussi suicidaire vis-à-vis de son propre environnement ? La réponse qu’il esquisse tient à notre incapacité à nous inscrire dans le temps long. Les arbres pensent en siècles. Nous pensons en trimestres.

Une architecture narrative exceptionnelle

Ce qui frappe autant que le propos, c’est la construction du roman. La première partie est un tour de force : Powers réussit à rendre chaque personnage pleinement vivant en une cinquantaine de pages, en lui donnant une voix, une texture, une vie entière. Puis, quand les histoires commencent à converger, le lecteur ressent quelque chose qui ressemble exactement à ce que le livre décrit : la lente révélation d’un réseau invisible qui existait depuis le début.

Le style de Powers est lyrique sans être emphatique. Il a cette capacité rare de rendre la science éblouissante, de transformer un fait botanique en expérience émotionnelle. Certains passages sur les séquoias côtiers de Californie sont parmi les plus beaux que j’aie lus dans un roman contemporain.

Un roman qui change quelque chose

Ce n’est pas un roman facile à lire au sens où il demande du temps et de la patience : 600 pages, un démarrage délibérément lent, une structure inhabituelle. Certains lecteurs abandonnent avant que les histoires ne commencent à se rejoindre. Ce serait dommage : le roman donne sa pleine mesure dans sa seconde moitié, quand l’architecture révèle sa logique.

C’est l’un de ces livres qui modifient durablement la perception. Pas en convertissant à une cause, mais en élargissant le champ de ce qu’on est capable de voir. Après L’Arbre-Monde, un trajet en forêt n’est plus tout à fait la même chose.

L’Arbre-Monde, Richard Powers, traduit de l’anglais par Serge Chauvin, éditions Le Cherche Midi, 2019. Prix Pulitzer de fiction 2019.

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