L’empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA, Le Grand Continent, sous la direction de Giuliano da Empoli, Gallimard, 2025. Moscou parano. La Russie de Poutine mise à nu, Paul Gogo, Éditions du Rocher, 2026.
Ces deux livres n’ont en apparence pas grand-chose en commun. L’un est une revue intellectuelle collective réunissant économistes, investisseurs et idéologues ; l’autre, le carnet de route d’un journaliste ayant passé neuf ans entre Moscou et Kiev. Mais ils partagent une même obsession : comprendre comment le pouvoir se consolide à l’abri du regard, par la manipulation, la propagande et la terreur.
L’empire de l’ombre : cartographier la nouvelle domination
L’empire de l’ombre est le quatrième volume en format papier de la revue numérique Le Grand Continent, dirigée par Giuliano da Empoli, notamment connu pour son roman Le Mage du Kremlin. Franceinfo Le volume réunit des contributions venues de tous les horizons : Daron Acemoğlu, Sam Altman, Marc Andreessen, Mario Draghi, Peter Thiel, Vladislav Sourkov, Svetlana Tikhanovskaïa, ou encore l’écrivain chilien Benjamín Labatut, qui signe la postface. Librairie Gallimard
La thèse centrale est formulée sans détour par da Empoli dans son introduction : les seigneurs de la tech ont progressivement établi une forme d’empire, de plus en plus visible et puissant, non seulement sur la sphère publique et politique, mais aussi dans la vie de chacun. Le Grand Continent Ce que le volume cherche à montrer, c’est que cette domination n’est pas seulement économique ou technologique, elle est politique au sens plein du terme. Des idéologues du Kremlin aux techno-césaristes de la Silicon Valley, de nouvelles élites cherchent à forger des empires, et l’acharnement avec lequel elles s’en prennent à l’Europe signale qu’elles la considèrent comme un obstacle à leurs plans. Librairie Gallimard
La variété des auteurs constitue l’intérêt principal de l’ouvrage : un économiste turc professeur au MIT, le PDG d’OpenAI, un politologue italien, un documentariste britannique, un journaliste chinois, une dissidente biélorusse et un idéologue proche de JD Vance, la multiplicité des points de vue, avec une prédominance pour les questions d’empire et d’IA, donne au volume sa densité. Babelio Le risque de ce format est connu : l’anthologie peut virer au catalogue. Ce n’est pas tout à fait le cas ici, car da Empoli impose une ligne de force cohérente. La réponse qu’il esquisse est volontairement non résignée : prendre conscience que l’Europe dispose de davantage de pouvoir qu’elle ne l’imagine, et que toute résistance commence par le refus de la soumission. Librairie Gallimard
Moscou parano : le terrain contre les abstractions
Là où L’empire de l’ombre pense la domination à l’échelle mondiale, Paul Gogo l’observe au ras du sol. Après neuf ans passés en Russie à travailler pour plusieurs médias français et belges, son visa n’ayant pas été renouvelé, Gogo a composé ce livre en sachant qu’il lui faudrait partir ; c’était maintenant ou jamais. RTBF
De Vladivostok à Moscou, à bord d’un Transsibérien, entre ex-militaires et sœurs de soldats, il arpente un État en guerre qui a troqué sa superbe contre une paranoïa teintée de propagande et de délation. L’humour est son unique arme pour tenir le désespoir à distance. Éditions du Rocher Le résultat est un témoignage à la fois brutal et mélancolique, où le grotesque affleure à chaque page, des agents du FSB en talons hauts, des déserteurs qui mangent des bonbons pour oublier l’inflation, des mondaines francophones persuadées que l’OTAN a inventé l’homosexualité pour détruire l’âme slave. Éditions du Rocher
Gogo décrit une société où la surveillance est omniprésente, la parole rare, souvent anonyme, et la délation en train de gangrener les relations. RTBF Sur la mobilisation militaire, il est précis et implacable : beaucoup d’hommes se sont engagés d’eux-mêmes, attirés par des promesses d’argent et par une haute estime de l’armée nourrie par des années de communication d’État. Ces promesses restent très théoriques, soumises à un parcours bureaucratique kafkaïen. RTBF
Nominé au prix Albert Londres en 2022 pour son suivi du conflit russo-ukrainien depuis 2014, Gogo écrit également dans Ouest France et intervient régulièrement sur BFM TV. Éditions du Rocher Son précédent livre, Opération spéciale, était paru aux mêmes éditions en 2024.
Ce que les deux livres se disent
Lus ensemble, ces deux ouvrages forment un diptyque involontaire. L’empire de l’ombre donne le cadre conceptuel, l’IA comme outil de domination politique, la Russie, la Chine et la Silicon Valley comme foyers d’une nouvelle autocratie. Moscou parano lui donne de la chair : des visages, des conversations, une odeur de vodka dans un wagon de nuit. L’un pense le système, l’autre le traverse.
C’est souvent dans cet écart entre la théorie et le terrain que se loge la vérité la plus utile.

