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Raphaël Quenard à l’écrit : Clamser à Tataouine

Les premiers romans d’acteurs suscitent en général une méfiance légitime. On y cherche l’ego, le règlement de comptes, le projet de communication déguisé en littérature. J’ai ouvert Clamser à Tataouine avec cette réserve en tête, et il m’a fallu quelques pages pour admettre que Raphaël Quenard avait quelque chose à dire, et surtout une façon de le dire qui lui appartient.

Paru chez Flammarion en mai 2025, c’est le premier roman de l’acteur grenoblois révélé aux César 2024. Il s’ouvre sur un dispositif de mise en abyme : un homme s’apprête à s’installer chez une vieille dame et lui confie l’existence d’un manuscrit, celui d’un tueur. C’est ce manuscrit que l’on lit. Le narrateur, sans nom, est un marginal qui a raté sa vie et décidé d’en envoyer la facture à la société. Son plan : tuer une femme représentative de chaque classe sociale, de l’aristocrate à la sans-abri. Non par misogynie, précise-t-il, mais parce qu’il préfère « dépenser ses dernières heures auprès de ceux qui ont toujours eu sa préférence ». La logique est tordue, la voix est souveraine.

Et c’est bien la voix qui est le sujet du livre. Dès l’incipit, « la discutable dextérité dont j’ai fait montre pour me dépatouiller de mon existence » pose le ton : un argot relevé de constructions baroques, des phrases qui partent dans un sens et finissent ailleurs, une autodérision qui sert à tenir le lecteur à distance tout en le ferrant. Quenard écrit comme il parle à l’écran, ce qui est à la fois sa force et sa limite. Certaines séquences font mouche avec une économie réelle ; d’autres sentent la démonstration, le plaisir du mot pour le mot. L’intrigue, elle, s’effiloche au fil des six chapitres-meurtres, sans tension ni surprise jusqu’à un retournement final que peu anticiperont.

On pourrait reprocher à ce roman de se contenter de sa propre originalité. Ce serait lui faire un mauvais procès. Pour un premier roman, l’essentiel est de prouver qu’une voix existe. Celle de Quenard existe, incontestablement.


Clamser à Tataouine, Raphaël Quenard, Flammarion, mai 2025, 192 pages.

Lisez aussi notre critique de L’Enragé de Sorj Chalandon, autre portrait de rage sociale vue de l’intérieur, ou celle du Journal d’un scénario de Fabrice Caro, pour une voix française contemporaine au registre plus doux mais tout aussi personnel.

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