La capitale du monde
suivi de « L’heure triomphale de Francis Macomber »
Hemingway nouvelliste est souvent éclipsé par Hemingway romancier. C’est une injustice. Ses nouvelles sont ce qu’il a écrit de plus sec, de plus tendu, de plus précis. Ce recueil en réunit deux, initialement extraites des Neiges du Kilimandjaro, qui parlent toutes les deux de la même chose : la question du courage, et le prix à payer quand on ne le trouve pas en soi.
Ernest Hemingway et la théorie de l’iceberg
Né en 1899 à Oak Park, Illinois, Hemingway est l’un des écrivains américains les plus influents du XXè siècle. Journaliste de guerre, chasseur, pêcheur, expatrié à Paris puis à Cuba, il forge un style que les écoles de littérature étudient encore : phrases courtes, dialogues nus, sous-entendus maximaux. Sa théorie de l’iceberg pose que ce qui compte dans un texte est ce qu’on ne dit pas — le lecteur le sent même s’il ne le voit pas. Ces deux nouvelles en sont une illustration parfaite.
Prix Nobel de littérature en 1954, Hemingway se suicide en 1961. Son œuvre reste un des piliers du roman américain, de L’Adieu aux armes au Vieil Homme et la mer.
La capitale du monde
Paco arrive à Madrid avec l’ambition de devenir torero. Il est jeune, déterminé, trouv e un petit emploi comme serveur dans une pension de famille. Là il rencontre Enrique, qui connaît les rudiments du métier mais a perdu le goût de la arène à cause de sa peur. Devant la fougue de Paco, il accepte de lui enseigner les bases dans l’arrière-cour.
La nouvelle tient en quelques pages. Hemingway y trace le portrait d’une jeunesse espagnole qui voit dans la tauromachie une voie de promotion sociale autant qu’une forme de bravoure. Il ne romanticise pas : la corrida chez Hemingway est un révélateur de caractère, pas un spectacle. Ce que Paco cherche, c’est prouver qu’il est capable de faire ce qu’Enrique n’a pas pu faire. L’issue de la nouvelle pose brutalement la question de ce que coûte la preuve.
L’heure triomphale de Francis Macomber
C’est la nouvelle que j’ai préférée. Un couple de riches Américains en safari africain, guidés par Robert Wilson, un professionnel flegmatique et sans illusions. Aux prises avec son premier lion, Francis Macomber fuit. Il le sait, sa femme le sait, Wilson le sait. Ce moment de lâcheté installe une dynamique entre les trois personnages que le reste de la nouvelle démonte avec une précision chirurgicale.
Ce qui est remarquable ici, c’est la façon dont Hemingway décrit le rapport de force conjugal sans jamais le nommer. Margot Macomber, la femme, a compris depuis longtemps que son mariage tient à l’argent de son mari. La lâcheté de Francis lui donne une prise supplémentaire. Tout cela est dit dans les blancs du dialogue, dans les gestes à peine décrits. C’est de la nouvelle à l’état pur.
Un court extrait du livre
La femme de Macomber ne l’avait pas regardé et lui ne l’avait pas regardée non plus : il s’était assis à côté d’elle à l’arrière. À un moment donné, il avait tendu le bras et pris la main de sa femme dans la sienne sans la regarder, mais elle avait retiré sa main. Wilson avait son idée là-dessus, et ne l’avait exprimée que par les mots : « Un sacré lion ! » Mais Macomber ne savait rien non plus des sentiments de Wilson. Il savait que jamais sa femme ne le quitterait. C’était une des rares choses qu’il savait vraiment.
Ernest Hemingway : La capitale du monde
Deux nouvelles, une seule question. Hemingway là-dedans est au sommet de son efficacité : il ne décrit pas le courage, il décrit ce qui se passe quand il manque.
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