XY de Sandro Veronesi : critique du roman (Grasset, 2024)

Publié le 3 septembre 2024
XY, de Sandro Veronesi

Onze cadavres retrouvés dans la neige, au pied d’un arbre ensanglanté : la raison d’un village qui vacille, la foi d’un prêtre qui chancelle et la rationalité scientifique qui échoue à expliquer un fait hors-norme. Tout est réuni pour un moment de lecture génial.

Sandro Veronesi est l’un des romanciers italiens les plus reconnus de sa génération. Prix Strega 2006 pour Le Colibri, puis à nouveau en 2020, il construit une oeuvre exigeante, attentive aux états intimes et aux basculements imperceptibles du réel. XY, paru en 2024 et traduit par Jean-Paul Manganar, s’inscrit dans cette veine tout en prenant la forme d’un roman policier hybride.

L’intrigue

San Giuda est un petit village italien isolé au milieu des montagnes, peuplé de 42 âmes, coupé du monde par la neige. Un matin, l’attelage de Beppe Formento revient au village sans son conducteur. Les recherches découvrent 11 corps au pied d’un arbre couvert de sang gelé. Autre bizarrerie révélée par l’enquête : ces onze personnes sont toutes mortes de façons différentes, mais toutes à la même heure.

Les autorités, incapables d’expliquer l’événement, préfèrent servir une version officielle grotesque. Seuls le prêtre du village et une psychiatre de la vallée refusent d’accepter cette explication. Ensemble, avec leurs méthodes radicalement différentes, ils tentent de comprendre ce qui s’est passé.

Un roman qui casse les codes

Mi-polar, mi-fable, XY est un roman hybride dans lequel le mystère et son acceptation sont au centre de tout. Veronesi ne cherche pas à résoudre l’énigme dans les termes habituels du genre : il s’intéresse plutôt à la manière dont les individus et les communautés réagissent face à l’incompréhensible. Ce dispositif rappelle, dans un registre très différent, les questions que Philip K. Dick posait sur la frontière entre le réel et l’inexplicable.

C’est surtout un roman qui bousculera vos références et ne vous lâchera pas. J’ai adoré.

XY, Sandro Veronesi, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganar, éditions Grasset, 2024.

Un court extrait du livre

Nous y sommes allés à trois : le frère de Beppe, Sauro Formento, son fils Zeno, et moi. Nous avons pris les motoneiges. La chute de neige s’était épaissie, des flocons gros et lourds, tenaces, qui au contact avec la peau ne fondaient pas. Je conduisais une des motoneiges, et Zeno l’autre : Sauro, le chef de famille, le père, le frère aîné, le patriarche et le commandant de tout, à San Giuda, ne pouvait pas la conduire, à cause de son bras blessé. il avait eu deux infarctus et une apoplexie qui lui avait bloqué le bras droit. Il ne pouvait vraiment pas la conduire, et pour tout dire, il valait mieux qu’il ne fasse rien, tout seul, même s’il en avait encore la force : c’est pour cette raison que son fils Zeno était toujours près de lui, sombre et taciturne – et étrange, comme tous le disaient, depuis qu’il avait quitté l’équipe nationale de saut à ski, à dix-huit ans, et s’était enfermé à San Giuda. Nous avons pris la route vers la forêt, dans une blancheur aveuglante, avec la neige qui nous fouettait le visage. En tombant si drue, elle avait déjà effacé les traces du traîneau : c’est pour cela que nous avancions très doucement, et de temps en temps, d’ailleurs, Zeno s’arrêtait pour vérifier s’il était encore sur la route et non pas, mettons, dans le champs des jumeaux Antonaz – parce que, avec ce brouillard et cette chute de neige on pouvait finir par se perdre, même chez soi, même en parcourant la seule route qui existait. D’ailleurs, où allions-nous ? Nous ne nous étions rien dit, nous étions partis et c’est tout. Aucun de nous trois n’avait exprimé les craintes que nous avions immédiatement éprouvées en voyant le traîneau vide et ce pauvre cheval halluciné, et il y avait quelque chose de faux dans notre expédition, comme une réticence, comme un refoulement : le discernement avec lequel Zeno conduisait donnait à penser que nous savions ce que nous étions en train de faire, que nous allions dans la bonne direction, utilisant la prudence qu’il fallait, que nous étions productifs, opérationnels ; il y avait en somme, dans nos agissements, l’illusion de quelque chose de concret, ce qui semble à présent ridicule, tandis qu’à ces instants-là ça devait même paraître naturel, étant donné la situation. D’ailleurs, il est maintenant très difficile, pour moi, de me rappeler ce que j’éprouvais alors : ce qui est arrivé tout de suite après déferle dans ma mémoire, et envahit même ce qui a précédé. J’étais certainement préoccupé, mais je n’arrive pas à me souvenir de l’entité réelle de cette préoccupation, et j’ai même beaucoup de mal à admettre qu’il y avait aussi, comme il y en avait sûrement, un peu d’espoir – la conviction ingénue que, quoi qu’il fût arrivé, nous aurions pu y faire face. Le fait est que le temps coule dans une seule direction, mais on n’arrive à en comprendre le sens qu’en le parcourant de nouveau en sens inverse : c’est pourquoi, à présent, je nous revois en train d’aller tous les trois droit dans la gueule du diable, mais en réalité ce n’était pas comme ça, nous ne savions pas où nous allions, nous n’avions pas la moindre idée de ce qui nous attendait.

« XY« , de Sandro Veronesi

Traducteur : Jean-Paul Manganar

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