Un passé en noir et blanc
Michiel Heyns est un auteur sud-africain peu connu en France, et c’est une injustice partielle. Un passé en noir et blanc (titre original : Lost Ground, 2011) n’est pas un polar au sens strict : c’est un roman à enquête qui se sert du meurtre comme d’un prétexte pour aller voir comment une société digests son propre passé. L’Afrique du Sud des années 2000, soit dix ans après la fin de l’apartheid, est le vrai sujet. Le meurtre n’est que la porte d’entrée.
Michiel Heyns et la littérature sud-africaine
Né en 1948 à Stellenbosch, Michiel Heyns est professeur de littérature anglaise à l’université de Stellenbosch et traducteur reconnu — on lui doit notamment la version anglaise de plusieurs romans d’Afrikaans. Lost Ground est son deuxième roman. Il s’inscrit dans une tradition littéraire sud-africaine qui utilise la fiction pour cartographier les fractures raciales et sociales héritées de l’apartheid, dans la lignée de J. M. Coetzee ou Nadine Gordimer, mais avec un registre plus léger, moins austere. Heyns préfère l’ironie à la charge frontale.
Un journaliste londonien de retour au pays
Peter Jacobs, journaliste d’origine sud-africaine installé à Londres depuis vingt ans, rentre à Alfredville, petite ville du Little Karoo, bastion traditionnel des Afrikaners. Le motif officiel : écrire un article sur le meurtre de sa cousine Désirée, dont le mari — Hector Williams, ancien militant de l’ANC devenu chef de la police locale — est le principal suspect. Le motif réel : fuir une rupture sentimentale, renouer avec un pays qu’il a quitté pour échapper au service militaire obligatoire sous le régime de l’apartheid.
Le mariage entre Désirée, blanche et de bonne famille, et Hector Williams, noir et ancien « terroriste » aux yeux de la communauté afrikaner, avait évidemment créé un scandale. Sa mort relève les tensions enfouies. La jalousie, le mobile le plus simple, pointe vers le mari. Mais Jacobs, en grattant un peu, découvre qu’Alfredville n’a pas vraiment changé depuis son enfance — que les mentalités évoluent encore plus lentement que les lois.
Un polar qui préfère la société à l’intrigue
La force du roman n’est pas dans le suspense, franchement élaboré : Jacobs met longtemps à prendre l’enquête au sérieux, convaincu dès le départ de la culpabilité du mari. C’est un défaut réel du récit, qui démarre lentement et ne trouve son rythme qu’une fois le narrateur forcé de remettre ses certitudes en question. Patience donc.
Ce qui fonctionne très bien en revanche, c’est le regard de Jacobs sur sa ville natale. Heyns construit son roman comme une série de rencontres — les notables locaux toujours arc-boutés sur leurs privilèges d’avant, les nouveaux détenteurs du pouvoir qui reproduisent parfois les mêmes réflexes, les gens ordinaires pris entre deux mondes. Le portrait de l’Afrique du Sud post-apartheid qui se dégage est nuancé, sans man ichéisme : ni l’ancienne société blanche ni la nouvelle élite noire ne sortent indemnes de l’observation.
Jacobs, narrateur décalé
L’atout principal du roman, c’est la voix. Jacobs est un narrateur toujours légèrement en décalage : londonien dans une ville afrikaaner, gay dans une communauté conservatrice, journaliste dans un milieu qui se méfie de la presse, homme de retour dans un endroit qui a appris à se passer de lui. Ce cumul de positions étranges lui donne un humour « so british » qui allume le texte de façon agréable. Les situations cocasses s’accumulent sans lourdeur. On rit, pas souvent, mais à bon escient.
Les retrouvailles avec Bennie, son copain d’enfance devenu policier à son tour, ajoutent une dimension sentimentale que Heyns traite avec la même retenue ironiue qu’il applique à tout le reste. La camaraderie d’enfance, revue à l’âge adulte, révèle des complexités que l’enfance ne savait pas nommer. C’est une des meilleures choses du roman.
Un court extrait du livre
« C’est pas un péché de voler le bien de l’église ?
Un passé en noir et blanc, Michiel Heyns — traduit par Françoise Adelstain. Titre original : Lost Ground
– Je crois pas, avait-il répondu en choisissant le plus gros. Réfléchis, qu’est-ce que l’église va faire de l’argent que les koeksisters lui rapportent ?
– J’sais pas. Le donner aux pauvres, je suppose.
– Donc, pas de problème. Je suis pauvre, non ? J’épargne à l’église l’embêtement d’avoir à vendre les koeksisters pour me donner ensuite l’argent avec lequel j’achèterai des koeksisters.
– Très futé. Mais moi ? Je ne suis pas pauvre.
– Pas de problème. Je te l’offre. » Et il me tendit le biscuit.
Un roman qui s’intresse davantage à la société qu’à l’intrigue, porté par une voix agréable et un regard juste sur l’Afrique du Sud de la réconciliation. À lire sans attendre un polar haletant — et l’on ne sera pas déçu.
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