Los Angeles River de Michael Connelly
Il y a des romans qu’on lit pour l’intrigue, et d’autres qu’on lit pour retrouver des gens qu’on connaît. Los Angeles River (titre original : The Narrows, 2004) appartient clairement à la deuxième catégorie. Connelly y réunit pour la première fois ses trois personnages principaux — Harry Bosch, Terry McCaleb et Rachel Walling — dans ce qui ressemble à un bilan de décennie autant qu’à un thriller. La réunion fait plaisir. L’intrigue, elle, tient moins ses promesses.
Cycle Harry Bosch — étape 10
Lorsque Terry McCaleb décède dans des conditions étranges, sa veuve demande à Harry Bosch de mener l’enquête. De son côté, Rachel Walling reçoit l’appel qu’elle redoutait depuis longtemps : le Poète, le tueur le plus retors du catalogue de Connelly, vient de réapparaître. Les deux fils d’enquête finissent par se nouer, quelque part entre Los Angeles et les étendues désertes du Nevada.
Où on en termine avec McCaleb
Le premier à faire les frais de la confrontation est McCaleb, défiguré au cinéma par Clint Eastwood dans une adaptation de Créance de sang que Connelly lui-même a régulièrement critiquée. Le héros est condamné dès les premières pages : il meurt d’une crise cardiaque en mer, son cœur greffé six ans plus tôt le lâche. Sa femme soupçonne quelque chose quand elle découvre que ses médicaments anti-rejets ont été remplacés par des placebos.
C’est elle qui contacte Bosch, devenu détective privé après ses démêles avec le LAPD. Il accepte, fouille dans les dossiers de McCaleb, et découvre que son ami enquêtait en amateur sur une demi-douzaine de disparitions étranges. Un GPS trouvé sur le bateau mène en plein désert, à mi-chemin entre Los Angeles et Las Vegas, et révèle un charnier. Les empreintes sur l’appareil appartiennent au Poète.
Harry Bosch rempile
Connelly a mis une dizaine d’années à construire ces personnages, chacun dans sa propre série : Bosch dans le cycle éponyme, McCaleb dans Créance de sang, Rachel Walling et le Poète dans le roman du même nom. Les réunir dans un seul volume est une idée logique. Le risque, c’est que l’ambition nar rative dépasse la capacité d’un seul livre à la porter. C’est un peu ce qui se passe ici.
L’heure du bilan
L’intrigue proprement dite n’est pas le point fort du roman. Les motivations du Poète restent floues, sa relation avec McCaleb est peu motivée, et la fin arrive vite, comme si Connelly avait voulu boucler une étape plutôt que résoudre une énigme. Pour un auteur dont la force est précisément de peindre la psychologie de ses personnages avec un soin inhabituel dans le genre, c’est une concession visible.
Ce qui sauve le roman, c’est précisément ce bilan : la sensation d’être arrivé à l’aboutissement d’une œuvre, de voir des personnages qu’on a suivis des années se retrouver et se dire adieu. Connelly s’amuse avec ses créatures, et ça se sent. Los Angeles River est un roman pour les lecteurs de la série, pas une porte d’entrée.
Pour découvrir Bosch dans de meilleures conditions, mieux vaut commencer par Wonderland Avenue, le tome 8 qui marque un tournant dans la psychologie du personnage, ou par Les Neuf Dragons, l’un des volumes les plus tendus de la série. Le Verdict du plomb est l’occasion de retrouver Mickey Haller, l’autre grand personnage de Connelly, avocat retors où Bosch n’est jamais loin. Et pour voir Connelly sortir tout à fait des sentiers battus, Darling Lilly vaut le détour.
Un court extrait du livre
Je crois savoir une chose en ce monde. Une seule, mais certaine – et c’est que jamais la vérité ne libère. Ces vérités que j’ai apprises m’ecrasent et m’emprisonnent dans une chambre enténébrée, dans un univers de fantômes et de victimes qui ondulent autour de moi comme des serpents. Dans cet endroit, le mal est tapi et attend.
Los Angeles River, polar de Michael Connelly
Un Connelly mineur, mais un Connelly quand même. Pour les inconditionnels de la série, le plaisir de la réunion vaut bien quelques concessions sur l’intrigue.
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