Le jardin d’Albert Kahn. Un tour du monde botanique
C’est en sortant du musée départemental Albert-Kahn, à Boulogne-Billancourt, que j’ai acheté ce petit guide. On venait de passer deux heures dans ce parc improbable, où un jardin japonais jouxte une forêt vosgienne et un parterre à la française : quatre hectares qui ressemblent moins à un jardin qu’à une conviction paysagée. En rentrant, j’ai voulu en savoir davantage sur l’homme qui avait tout conçu. Ce livre est arrivé à point.
Le jardin d’Albert Kahn. Un tour du monde botanique est un guide de visite, publié en coédition par Skira et le musée en juin 2021, signé collectivement par Romain Billon, Claire-Odile Bodin, Sylvie Dény-Feuillet et Aurélie Linxe. Quatre-vingt-seize pages brochées, format de poche généreux, prix modeste : dix euros. L’ouvrage n’a pas l’ambition d’une monographie savante mais celle, plus utile, d’un compagnon de promenade.
Avant d’en venir aux plantes, il faut dire un mot d’Albert Kahn lui-même, car on ne comprend rien au jardin sans comprendre le personnage. Né Abraham Kahn le 3 mars 1860 à Marmoutier, en Alsace, il est banquier et philanthrope français, et sa biographie tient du roman. Enrichi dans la finance à Paris, il met progressivement sa fortune au service d’une idée fixe : sa conviction est que la connaissance des cultures encourage le respect et les relations pacifiques entre les peuples. C’est de là que naît le projet le plus fou de sa vie : les Archives de la Planète. Constituées entre 1909 et 1931, elles rassemblent plus de 72 000 plaques autochromes (la plus grande collection au monde je crois) et une centaine d’heures de films, couvrant quatre continents et près de cinquante pays. L’autochrome, premier procédé de photographie en couleur, permet de saisir le monde tel qu’il est en train de disparaître. En 2025, ces archives ont été inscrites au registre Mémoire du monde de l’Unesco. Kahn mérite d’être connu : il incarne ce moment rare où l’argent sert à quelque chose de grand.
Le jardin est le versant végétal de la même utopie. Conçu entre 1895 et 1920 par Albert Kahn et son chef jardinier Louis Picart, le parc à « scènes » est un témoignage exceptionnel de l’art horticole au tournant du XXe siècle. Chaque scène fait référence à un courant de l’art des jardins : le style régulier du jardin français réalisé par les paysagistes Duchêne, le style paysager du jardin anglais, la mode du japonisme dans le village japonais, et le naturalisme de la prairie et de la forêt vosgienne qui évoque le paysage natal d’Albert Kahn. Un monde entier tenu dans quatre hectares.
Le guide accompagne cette géographie intime avec sérieux. Des notices détaillées sur les végétaux présents dans les collections horticoles permettent d’apprécier la végétation des jardins à chaque saison, complétées par des informations sur l’histoire du parc et sur ses influences venues des quatre coins du monde. Pour l’Asie, le ginkgo, arbre aux quarante écus, mais aussi les nombreuses variétés d’érables, azalées, glycines de Chine, magnolia étoilé et autres camélias sont photographiés en toutes saisons et magnifiés sur fonds noirs. Ces photographies sur fond sombre sont la vraie réussite formelle de l’ouvrage : elles isolent chaque végétal comme un spécimen de musée, lui restituent une présence qu’on ne lui prête pas toujours en se promenant.
Ce guide ne remplace pas la visite, il la prolonge ou la prépare. https://albert-kahn.hauts-de-seine.fr et https://collections.albert-kahn.hauts-de-seine.fr
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