Deux mille ans de jardins de Jacques Bosser et Alain Le Toquin
Il y a des livres qu’on n’ouvre pas, qu’on feuillette. Deux mille ans de jardins (éditions de La Martinière, première parution en 2006, réédité en 2011) semblait appartenir à cette catégorie. Vous savez, le beau livre qu’on pose sur une table basse et qu’on soulève pour faire la poussière. Je me trompais. Passé les premières doubles pages, on ne feuillette plus : on lit, on cherche, on revient en arrière.
Jacques Bosser au texte, Alain Le Toquin à la photographie. Le Toquin, photographe de formation scientifique (un DEA en écologie animale avant les appareils), a parcouru cinq continents et une vingtaine de pays pour constituer ce corpus de plus de 200 photographies. Bosser, journaliste et conférencier, signe des textes sobres et bien documentés qui ne cherchent pas à rivaliser avec les images mais à les ancrer. Le livre a reçu le prix Redouté de la photographie artistique. Ce n’est pas un accident.
Le principe est simple et l’ambition ne l’est pas : raconter deux mille ans d’histoire de l’art paysager à travers 80 jardins existants, depuis la villa d’Hadrien à Tivoli jusqu’aux créations contemporaines de Jacques Wirtz ou Jeff Koons. La progression n’est pas strictement chronologique — elle suit des typologies, des filiations, des logiques formelles. Jardins persans, chinois, médiévaux, à la française, baroques, botaniques, urbains : chaque grande famille est convoquée, mise en regard avec ce qui l’a précédée ou inspirée. Le livre pose une thèse discrète mais constante : les jardins ne s’inventent pas, ils se répondent.
Par exemple, la page sur le jardin japonais de Courances, en Île-de-France, nous dit que ce jardin créé au début du XXe siècle par Berthe de Ganay, à deux pas des grandes perspectives géométriques dessinées par les Duchêne, n’est pas une reconstitution fidèle : c’est une appropriation, une fantaisie raisonnée. Le texte note qu’elle a peut-être été inspirée par le jardin japonais d’Albert Kahn à Boulogne, autre entreprise de transposition de l’esthétique japonaise en sol français, autre façon de faire dialoguer deux traditions du rapport à la nature. Le rapprochement n’est pas gratuit : il illustre exactement le propos du livre, cette idée que l’histoire des jardins est une histoire de circulations, d’influences acceptées et transformées. Pour qui voudrait prolonger la lecture du côté d’Albert Kahn, le musée et ses jardins à Boulogne-Billancourt restent une destination évidente.
Ce qui distingue Deux mille ans de jardins des catalogues illustrés du même rayon, c’est précisément ce refus de l’exhaustivité décorative. Le choix des 80 jardins est argumenté, la mise en perspective historique tient la route, et Le Toquin ne photographie pas les jardins comme on les visite en cherchant l’angle pittoresque, mais en cherchant ce qui fait leur structure, leur tension interne. Les images sont souvent géométriques, presque sévères. C’est un parti pris cohérent avec le propos.
La réserve, mineure, tient au format : 320 pages, 2 kilos, 26 centimètres de côté. Ce n’est pas un livre qu’on lit dans le métro, il faut accepter de s’installer.
Un panorama rare qui traite les jardins comme des œuvres pensées et non comme des décors. À lire lentement, avec de la lumière. Voir aussi : Le dictionnaire amoureux des jardins.
Articles connexes
Alain Baraton : Dictionnaire amoureux des jardins
Le jardinier de Versailles signe en 2012 un dictionnaire de passion, de mémoire et d’admiration pour tous les jardins du monde. Il y a des ...
Musée départemental Albert Kahn de Luce Lebart : critique (Découvertes Gallimard, 2022)
Critique du livre Musée départemental Albert Kahn de Luce Lebart (Découvertes Gallimard, 2022) : les Archives de la Planète, 72 000 autochromes couleur, et les jardins à scènes de Boulogne-Billancourt.