Une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge

Publié le 19 juin 2010
Jørn Rien, la vierge froide et autres racontars

On arrive à Jørn Riel par des chemins différents. Certains par la Scandinavie, d’autres par Paul-Émile Victor. Riel l’a côtoyé sur l’île d’Ella au Groenland dans les années 1950. J’y suis arrivé par Jack London, ce qui n’est pas le plus mauvais itinéraire : les deux hommes partagent un territoire littéraire commun, celui de la nouvelle brève, du personnage qui se croit plus fort que ce qui l’entoure, et du dénouement qui remet les pendules à l’heure avec une efficacité tranquille. Avec une différence essentielle : là où London sert sa noirceur sans sucre, Riel aime ses personnages. Et ça change tout.

Jørn Riel est né au Danemark en 1931. À dix-neuf ans, il part avec l’expédition Lauge Koch pour le nord-est du Groenland, où il restera seize ans à mesurer des glaciers, à chasser, à écouter. De ce séjour naissent les Racontars arctiques, série de recueils publiés à partir de 1993 chez Gaïa puis repris en 10/18. Le mot est important : un racontar, selon Riel lui-même, c’est « une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge, à moins que ce ne soit l’inverse ». C’est-à-dire une histoire dont la véracité est le dernier souci de celui qui la raconte.

La vierge froide et autres racontars est le premier volume, dix nouvelles qui mettent en scène des trappeurs danois installés dans le nord-est de l’île au début du vingtième siècle. Valfred, Anton, Herbert, Lodvig, une poignée d’hommes qui vivent par deux dans des cabanes de bois, chassent le phoque et l’ours blanc, distillent un schnaps à décaper les cloisons, et se racontent des histoires pour faire passer la nuit polaire. Les personnages sont si solitaires qu’une certaine forme de dinguerie les gagne. C’est ce qui fait tout le sel de ces fables.

Ce qui frappe à la lecture, c’est l’absence totale de condescendance. Il y a un trappeur, dans ce recueil, qui se sent tellement seul qu’il fait plusieurs jours de traîneau pour aller rendre visite à un voisin qu’il ne supporte pas. Pendant tout le trajet, il se raconte mentalement tout ce qu’il va pouvoir lui dire. C’est la scène la plus juste du livre : non pas parce qu’elle est drôle, mais parce qu’elle dit quelque chose d’exact sur ce que la solitude fait aux hommes : elle les force vers des endroits et des gens qu’ils n’auraient jamais choisis autrement. Riel ne commente pas. Il pose la scène et passe à autre chose.

Le style est à l’image du territoire : simple, sans effet, sans ornement inutile. Riel écrit comme on raconte au coin du feu. Chaque récit introduit deux personnages, un lieu, une situation, et dévoile progressivement les liens entre ces hommes isolés. Rien ne déborde, rien n’est souligné. C’est un monde où la littérature ne se lit pas mais se dit, où l’épopée se confond avec le quotidien.

C’est le livre à lire avant tous les autres de la série et après, on veut les lire tous.


La vierge froide et autres racontars, Jørn Riel, traduction Susanne Juul et Bernard Saint-Bonnet, Gaïa, 1993 ; repris en 10/18, 187 pages.

Pour la filiation américaine de cette littérature du froid et de l’ironie, notre critique de Quand Dieu ricane de Jack London. Et pour comprendre pourquoi London et Conrad ont tous deux été mal étiquetés « jeunesse » en France, notre article Ce qu’on lit enfant sans le comprendre encore.

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