Celle qui a tous les dons, de Mike Carey
Publié en 2014 chez L’Atalante, traduit par Nathalie Mège. Premier roman de l’auteur dans le registre de la science-fiction, après une longue carrière de scénariste de comics (il est notamment l’auteur de Lucifer et de Hellblazer, adapté au cinéma sous le titre Constantine, et a contribué aux séries Marvel X-Men). Le roman a été salué à sa sortie comme un renouvellement du genre et adapté au cinéma en 2016.
J’ai résisté longtemps à ce livre parce qu’il s’agissait d’un roman post-apocalyptique, et que j’avais l’impression d’en connaître les règles d’avance. J’avais tort.
Chaque matin, Mélanie attend dans sa cellule qu’on l’emmène en cours. Quand ils viennent la chercher, le sergent Parks pointe son arme sur elle pendant que deux gardes la sanglent au fauteuil roulant. Elle pense qu’ils ne l’aiment pas. Elle dit en plaisantant qu’elle ne les mordra pas. Mais ils ne rient pas. C’est sur cette scène d’ouverture, déconcertante par sa douceur et son incongruité, que repose toute la mécanique du roman. On ne sait pas encore ce qu’est Mélanie. On sait seulement qu’on l’aime déjà.
Mélanie a dix ans, une intelligence hors du commun, et vit recluse dans une base militaire avec d’autres enfants de son espèce. Autour d’elle gravitent quelques personnages dont le roman prend soin de construire la psychologie : Mlle Justineau, son institutrice, taraudée par une culpabilité que le lecteur met du temps à comprendre ; le professeur Caldwell, scientifique froide qui cherche à enrayer une contamination mystérieuse ; et le sergent Parks, qui gère l’aspect militaire de la base. Quand celle-ci est attaquée et tombe, le petit groupe se retrouve à fuir en terrain ouvert, dans un monde effondré. Mélanie, entre protection et menace pour ses compagnons, devient le pivot de cette fuite en avant.
Ce qui frappe dans ce roman, c’est d’abord le renversement qu’il opère dès les premières pages. Carey prend le temps, rare dans le genre, de construire un point de vue intérieur sur une figure que la convention narrative place toujours du côté de l’extérieur menaçant. Mélanie pense, aime, souffre, et cette intériorité change tout. On n’observe plus l’invasion ; on l’habite. Le roman pose alors la question qui traverse toute la SF à son meilleur : qu’est-ce qui fait l’humanité, si ce n’est pas l’espèce ?
La structure en deux parties est assumée et légèrement déséquilibrée. Le huis clos initial, tendu et précis, cède la place à un récit de fuite plus conventionnel. Les mythes anciens, Pandore en premier lieu, dont le titre est une traduction littérale sont convoqués pour donner une profondeur à ce que l’on découvre progressivement. Cette deuxième partie perd un peu de la densité de l’ouverture, mais le rythme ne s’effondre jamais. Carey est scénariste avant d’être romancier, et ça se sent : la mécanique narrative tourne sans à-coups, les personnages ne sont jamais sacrifiés à l’intrigue.
Sur la forme, le style est fonctionnel plutôt que littéraire : sobre, et parfois un peu plat. La force tient au dispositif : la focalisation alternée, qui permet de faire coexister des perspectives radicalement incompatibles sur les mêmes événements, est utilisée avec une vraie intelligence. On change de point de vue d’un chapitre à l’autre, et chaque personnage révèle une facette différente de la situation morale au cœur du livre. Ce qui reste après la lecture, c’est moins l’intrigue que la question éthique que Mélanie incarne.
Si la science-fiction post-apocalyptique vous a jusqu’ici laissé de marbre, ce livre mérite qu’on lui accorde le bénéfice du doute : il a l’intelligence de ne jamais être tout à fait le livre qu’il annonce.
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